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Lettre d'Athènes

Il est certainement difficile de trouver une ville qui a autant changé ces quinze dernières années en Europe. Les nouvelles infrastructures sont aussi évidentes qu’impressionnantes - et, comme tout est neuf (aéroport, métro, RER, tramway etc.), elles sont très fonctionnelles et presque « trop » propres, à tel point que venant de Paris par exemple, le contraste est frappant (climatisation, accès aux handicapés, couloirs pour les aveugles..). La Grèce a en effet connu quelques réussites ces dernières années : au niveau organisationnel (Jeux olympiques), économiques (passage à l'euro, croissance forte autour de 4% pendant des années), politiques (adhésion de la partie grécophone de Chypre à l’Union européenne) ou stratégiques (passage d’axes énergétiques russes). Par conséquent, on peut aisément avoir l'impression qu'à Athènes rien n'est plus pareil. La société a profondément changé. Un seul exemple spectaculaire : alors que les Grecs émigraient en masse il y a quelques décennies, ce sont eux désormais qui accueillent un nombre impressionnant d'immigrés (plus d'un million depuis dix ans).

 

Il suffit de faire une promenade au centre d'Athènes pour se rendre compte des nouvelles réalités. En trois heures, on découvre successivement des facettes incroyablement contrastées de la nouvelle cité. On peut commencer par emprunter la nouvelle rue piétonnière, la plus longue d'Europe, qui relie désormais presque tous les sites antiques, puis traverser les quartiers à la mode avec leurs centaines de cafés et bars pour se rendre dans un centre commercial très chic, situé à trois rues du quartier "alternatif" peuplé de punks et d’anarchistes… Et quelques rues plus loin, on arrive face à des nouvelles librairies et des cinémas multiplex géants, pour se retrouver cinq minutes plus tard dans des ruelles rappelant un certain Tiers monde, et découvrir les petits quartiers pakistanais, nigérians ou chinois. Puis, si l’on poursuit, on tombe sur d’énormes centres commerciaux situés à quelques minutes d'une place où se côtoient ouvertement tous les drogués de la ville, non loin de la gigantesque mairie toute pimpante, elle-même non loin du centre de la prostitution nocturne... On imagine aisément le mélange de populations qui suit une telle cartographie.

 

Le renouveau culturel de la ville est frappant, même si il reste un peu anarchique : 150 théâtres (!), une nouvelle cité de la musique qui est vite devenue un rendez-vous obligé des grands orchestres ou solistes, plusieurs nouveaux musées, des expositions d'art contemporain de très bon niveau, des dizaines de groupes de danse, un nombre de livres édités multiplié par sept en quelques années... Et pourtant malgré les changements, il reste étonnant de voir à quel point les traditions, les us et coutumes restent pour leur part inchangés. Il doit certainement être unique en Europe de voir le journal télévisé des chaînes publiques pendant la semaine sainte commencer et se terminer par des psaumes chantés ou des reportages interminables sur le transfert de la sainte lumière du patriarcat de Jérusalem. Il est par ailleurs saisissant d'observer, le vendredi saint, dans toutes les paroisses de la ville (et du pays), la procession rituelle - extrêmement suivie même par les jeunes - de la tombe fleurie de Jésus, alors que les lumières s'éteignent et que les fidèles suivent par milliers, une bougie allumée à la main, en chantant un très bel hymne byzantin.

 

L'hédonisme de la ville reste évident et sa vivacité admirable même si la hausse vertigineuse du coût de la vie a bien changé les mentalités, le stress des habitants devenant tout aussi manifeste. Avec des températures de 30 degrés fin avril et alors qu'on voit déjà des gens sur les plages, la ville, malgré sa pollution, son bruit, sa laideur par endroits et un certain chaos, est néanmoins pleine de l'odeur des brioches de Pâques, et son air est toujours embaumé par les orangers sauvages. Chaque parc et jardin demeure couvert de pâquerettes, de marguerites et de coquelicots printaniers fleurissant toujours entre les marbres des ruines antiques.

auteur: Emmanuel Ioannidis
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