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L'irrésistible madame Ogawa

Dans La Marche de Mina (Actes Sud), la jeune romancière japonaise Yoko Ogawa réussit à recréer l'univers enchanteur et cruel de la puberté, pour ce qui constitue une excellente introduction à toute son œuvre.

 

L'histoire du livre est centrée sur l'amitié de deux cousines, Tomoko et Mina, qui vivent ensemble le temps d'une année de collège et sert comme prétexte pour décrire toute l'atmosphère si particulière de ce temps de formation, juste avant le début de l'adolescence, avec la magie, les désirs et les peurs qui lui sont inhérents. En effet, Tomoko, contrainte de quitter sa mère, va passer une année inoubliable à la riche maison qui appartient à la famille de sa tante. Elle arrive dans un  univers enchanteur où tous les personnages qui le peuplent, tous les objets et tous les évènements qui s'y déroulent deviennent prétextes à un émerveillement, y compris sur sa vie antérieure à cette année.

 

Ogawa décrit aussi bien les fissures que les joies, sans juger, dans la seule et même lumière de l'enchantement d'un regard, et tisse petit à petit tout un monde des bonheurs, possibles grâce au regard innocent et curieux d’une fillette de 12 ans. Dans cette maison, chaque jour contient une découverte nouvelle. Tout le talent de Ogawa est de transmettre à la fois toute la nostalgie douce et amère d'une époque révolue - mais très vivante dans la mémoire -, la bulle fragile et éphémère de cet âge, mais aussi les angoisses et les désirs qui la traversent. Elle arrive à nous faire revivre la force des premières amours, des premières peurs, des premières jouissances mais aussi la solitude profonde de cette période de latence où l'on commence à vivre.

 

Il y une grâce narrative propre à cet auteur. Sa matière romanesque est particulièrement riche ; elle laisse filtrer aussi bien une certaine lassitude subtile, une mélancolie feutrée, que le poids angoissant des ambigüités et des non dits. Elle sait rendre vivants des personnages singuliers et hauts en couleur tout comme leur communication dans les silences, chaque silence possédant sa spécificité. Son style fait penser à des touches de peinture, ou au geste de la calligraphie. Ce qui est extraordinaire, c'est précisément ce toucher d'écriture faite d'une égale attention et délicatesse pour les objets, les sens, les pauses, les personnes, les animaux, les chambres ou le temps qui passe.

 

Yogo Ogawa a de la gratitude à la fois pour la matière de son livre et pour le fait d'écrire. Et cela transparaît comme une grâce ajoutée à celle, naturelle, de sa rencontre avec le sombre ou le merveilleux du monde réel. 

 

auteur: Emmanuel Ioannidis
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