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Billets
Paris-Plage : grandeur et misère des estivantes (1)
Elle est jolie avec ses petites lunettes et ses cheveux sagement maintenus dans un chignon. Elle doit avoir la trentaine. Elle a déposé son Vélib’ à la station Hôtel de Ville et se dirige d’un pas décidé vers les quais de la Seine pour passer un "bon moment" de détente à Paris Plage, où elle a donné rendez-vous à ses amies, parisiennes et diplômées.
De la côte sauvage
L’idée de cet "afterwork" lui est venue en lisant Libé ce matin. Mais comme il est déjà 18h la "plage" est bondée. Notre estivante parvient à imposer son drap de bain sur un petit carré de sable abandonné, car laissant apparaître le macadam. Elle s’est installée à côté d’une famille nombreuse, ouvrière, qui a cru bon d’amener un petit transistor à piles pour écouter le Tour de France sur RMC. C’est un peu rude. Comme elle est venue là pour "bien s’amuser" et "profiter de la plage" dans un moment à la fois décalé et glamour, notre jolie estivante décide d’enlever son chemisier et sa jupe plissée pour bronzer en maillot de bain deux pièces, griffé Christian Lacroix. Cela ne manque pas de produire plusieurs sifflements triviaux de dragueurs professionnels et quelques remous chez les jeunes-hommes venus ici dans l’unique objectif de chasser la parisienne sans défense...
Mais elle fait fi de ces importuns, notre estivante, et ouvre A Paris, le magazine municipal. On y lit : "Poursuivant sa conquête vers l’Est, (Paris Plage) développe le site du bassin de la Villette et, conforme à sa vocation depuis sa création en juillet 2002, transforme la ville et ses usages, faisant les délices des touristes comme de ceux qui ne peuvent partir en vacances." Satisfaite de cette description, collant parfaitement à sa conception de la citoyenneté municipale, ouverte et "de gauche", attentive aux "plus démunis" et au rayonnement culturel de la capitale, notre estivante lève le nez pour admirer les vedettes de la police fluviale filer sur la Seine. Elle est très satisfaite que l’Europe soit à l’honneur cette année. D’ailleurs elle a voté "Oui" au référendum européen, comme ses amies, qu’elle attend
A Disneyland
Jean-Christophe Choblet, le scénographe de l’opération, patron de la très chic agence Plages urbaines (cela ne s’invente pas ), spécialisée dans "l’évènementiel populaire" et dans "l’éphémère dans l'espace public", l’a déclaré dans Télérama : on est là pour s’amuser et Paris-Plage ressemblera cette année à une plage californienne Diantre ! Notre jolie estivante l’ignore, mais J-C Choblet n’est pas la moitié d’un poète quand il définit son "utopie" de plage : "Cette manifestation est donc un acte politique, un enjeu social, un espace public réel : un lieu d'équité sociale unique pendant un mois, par sa dimension, sa fonction et sa dramaturgie..." Voilà qui est lâché : Paris-Plage est un drame. C’est festif. C’est amusant. C’est même parfois rigolo. Mais c’est un drame.
Une illusion absurde
Le scénographe payé par la mairie poursuit sur le site web de son agence : "Paris et la plage sont de prime abord deux entités totalement antagonistes." Comme le beurre et la margarine, Coca et Pepsi, l’Autriche et la Hongrie, etc., etc. "Cependant, cette histoire de plage va permettre au public de devenir acteur de l'espace, de se l'approprier. Le public n'est plus simplement spectateur, à la différence d'autres actes artistiques, il fait exister cet endroit unique." Choblet met cartes sur table : Paris-Plage est un happening artistique géant, à l’image des "Nuits blanches" parisiennes, répondant à une dramaturgie écrite, pensée, et obéissant à un impératif politique de commande laisser l’illusion absurde d’une équité entre les parisiens, et même entre les parisiens et le reste des franciliens
Notre estivante se fiche de tout ça. Et même du règlement intérieur étonnamment coercitif, qui interdit le string et le monokini afin de préserver la qualité du "vivre ensemble" municipal, et le respect de "tous". C’est à dire des communautés. Notre estivante s’impatiente un peu : ses amies sont en retard, et le "Tour" sur RMC commence à lui taper sur les nerfs. Elle se laisserait bien tenter par "l’offre sportive diversifiée" proposée par Paris-Plage, notamment sur le site du bassin de La Villette : pédalo, ping-pong, mini-golf
Elle se lève pour se renseigner auprès d’un "agent d’ambiance" en contrat aidé, arborant un T-shirt moulant avantageux frappé du logo "Paris-Plage", et déambulant parmi les estivants. Le temps de se lever, le "vivre ensemble" en prend un coup dans le heaume : un autre estivant lui vole son sac à main
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auteur: François-Xavier Ajavon en savoir plus sur l'auteur |
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