LES ARTICLES LES PLUS :
International
Pourquoi la Turquie n’a pas rompu avec Israël
lire l'article
DéBAT
Jacques Bouveresse : pourquoi je refuse la Légion d'honneur
lire l'article
Billets
Populisme et décence ordinaire
lire l'article
THEMES :
- Afghanistan
- Afrique
- art
- banques
- Berlusconi
- Brésil
- capitalisme
- changement climatique
- Chine
- chômage
- cinéma
- Clinton
- Corée
- crise financière
- crise économique
- croissance
- Delanoë
- droits de l'homme
- démocratie
- emploi
- environnement
- Etats-Unis
- Europe
- finance
- France
- gauche
- guerre
- génocide
- géopolitique
- histoire
- immigration
- Inde
- inflation
- Internet
- Iran
- islam
- Israël
- Italie
- Jeux Olympiques
- justice
- libéralisme
- littérature
- mafia
- mondialisation
- musique
- médias
- nucléaire
- Obama
- Occident
- OTAN
- Palestine
- pauvreté
- philosophie
- presse
- prison
- PS
- pétrole
- recherche
- religion
- retraites
- Royal
- Russie
- réformes
- santé
- Sarkozy
- sociologie
- société
- terrorisme
- Tibet
- Turquie
- télévision
- écologie
- élections
- élections américaines
- énergie
Billets
Paris-Plage : grandeur et misère des estivantes (2)
Elle est jolie avec ses petites lunettes et ses cheveux sagement maintenus dans un chignon bourgeois. Elle doit avoir la trentaine, pas davantage. Elle attend ses amies, parisiennes et diplômées, pour un "afterwork" sympathique et décalé sur Paris Plage. L’affluence est importante et dans la bousculade générale un petit voyou lui a dérobé son sac à main. Mais notre estivante sait garder la tête sur les épaules, et même la tête froide Elle ne veut pas céder à la peur-panique de l’insécurité. On lui a tellement répété, dans les médias autorisés, que l’insécurité n’était qu’un sentiment comme l’amour ou la haine.
Même si l’agent d’ambiance en contrat aidé, arborant un T-shirt moulant avantageux frappé du logo "Paris Plage" l’a pourtant incité à aller porter plainte pour le vol de son sac, notre estivante est fataliste, et même "aquaboniste" . "A quoi bon ?" dit-elle d’ailleurs à cet agent d’ambiance issu des minorités visibles, fier d’arborer un badge municipal officiel et tricolore.
Débarquement
Ayant finalement renoncé à toute pratique sportive "diversifiée", l’estivante retrouve sa serviette. Elle se dit qu’elle devra quand même déclarer le vol de son Amex et de sa Visa Gold, tout à l’heure. Elle a un petit pincement au cœur pour la perte de son Blackberry et du livre qu’elle était en train de lire en ce moment, un poche de Rudyard Kipling que lui avait offert un copain de bureau, auquel elle tenait beaucoup. Mais, sur ses entrefaites, les très chères amies de notre estivante arrivent que dis-je, débarquent carrément à Paris-Plage. Et il faut le voir le débarquement de trois estivantes parisiennes, dans la force de l’âge les copines passent d’abord par le brumisateur collectif, puis échangent - contre leur grès - leurs escarpins Repetto pour d’ignobles et vulgaires tongs estivales puis arrivent sur le tarmac ensablé : "Coucou ! On est là ! On arrive !".
Notre estivante restait absorbée par la contemplation de la Seine, sillonnée par les vedettes de la police fluviale, ainsi que par les poussives navettes Voguéo, un service de transport en commun "innovant" en Ile-de-France ! Chic voici le chaînon manquant entre le bus RATP et le bateau-mouche, songea notre estivante. Et comme elle était venue en Vélib’ elle se décida fermement à repartir en Voguéo, un bon moyen de lutter contre le réchauffement climatique et de contribuer aux "déplacements doux".
Image d'Épinal
Jean-Christophe Choblet, scénographe de Paris-Plage et patron de la très chic agence de conseil "Plages urbaines", spécialisée dans la mise en œuvre d’opérations "d’événementiel populaire", n’hésite pas à indiquer : "Le travail de notre agence a consisté à se servir d'archétypes (les couleurs blanches, bleu...), L'idée de la plage comme sur les images d'Epinal, avec une symbolique presque caricaturale." Il convient donc de servir aux parisiens des archétypes autant dire des caricatures de vacances, des brouillons de congés payés. Choblet poursuit : "Nous avons joué avec les références culturelles communes pour des raisons très simples, nous travaillons sur l'éphémère, le public devait avoir le sentiment de la plage et y croire instantanément." La mairie de Paris travaille donc à livrer des images d’Epinal à ses administrés
Mais notre estivante s’en fout. Elle a accueilli ses amies avec bonne humeur, malgré le vol de son sac à main. Elles hésitent à rester sur place ou à profiter du grand pique-nique géant organisé par la mairie. Elles ont trente-cinq ans de moyenne d’âge, et un très honnête niveau socio-culturel, mais passent l’essentiel de leur temps à glousser d’approbation à la lecture de cette prose municipale : "Enfin, nouveauté de l’édition 2008, un pique nique géant de 3 Kms de long, sera proposé voie Georges Pompidou, le 21 juillet à partir de 19h00 pour le lancement de Paris Plages." . Un pique-nique géant, rien de moins . Aucune des amies de notre chère estivante ne trouve la perspective effrayante de ces plateaux-repas alignés, tels des rations militaires, et strictement disciplinés par la mairie à destination des masses populaires...
Le Paris de "l'aveuglement"
Mais heureusement que le scénographe est là pour nous tenir la main J-C Choblet lâche, sur le site de son agence : "L'écriture d'une dramaturgie, s'appuyant sur une étude sociologique du site, a permis de créer de nouveaux usages. (Le) public est devenu acteur et a même commencé à créer des choses par lui-même. L'aménagement donne au visiteur la latitude de se réapproprier le site à sa manière " autant dire que notre estivante est ravie en remuant les doigts de ses pieds elle a l’impression de "créer" des "choses" par "elle-même", sous l’œil de ses amies diplômées, qui sont en train de la plaindre du vol de son sac à main
Dans un univers si plein de bonheur et de félicité, on se demande où est l’appareil Leica du photographe André Zucca, le grand spécialiste des images "heureuses" de parisiens, en contextes ambigus photographe rendu tristement célèbre par ses images du "Paris occupé" des années 40. Un Paris étonnant où le bonheur était démonstratif et exubérant Un Paris de "l’aveuglement" comme l’a qualifié Alain Korkos sur le site Arretsurimages.net. Notre estivante et ses amies n’en sont pas convaincues, mais elles sont heureuses malgré tout. Avec les moyens du bord. Elles déambulent, au soleil couchant, sur les bord de la Seine On entend cependant un vieux truc easy-listening en arrière-plan on dirait du Burgalat
Elle est jolie notre estivante avec ses petites lunettes et ses cheveux sagement maintenus dans un chignon. Elle doit avoir la trentaine. Elle est un peu fatiguée. Pas autant que la Seine. A 22h 12, les amies estivantes diplômées lèvent le camp, lassées des misérables tentatives de drague des visiteurs "diversifiés", ou non, de cette zone festive Retour au réel. Il est trop tard pour fuir par Voguéo. Taxi ! Taxi ! Taxi ! Je cherche à partager la banquette du taxi avec ma jolie estivante, mais en vain Elle, et ses amies, s’évanouissent dans la nuit noire. Direction l’Etoile. Et plus si affinités. Mais où vont, donc, les jeunes-femmes distinguées après "Paris-Plage", un soir de semaine ?
|
auteur: François-Xavier Ajavon en savoir plus sur l'auteur |
Créez votre profil
pour noter, réagir
et écrire
sur contre-feux.com








