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Seul le désir ne trompe pas

Hommage au cinéaste japonais Kiju Yoshida, dont la retrospective intégrale des oeuvres, passionnante, se déroule au centre Pompidou jusqu'au 19 Mai (www.yoshida.fr). Il s'agit d'une occasion unique : voir la totalité des oeuvres de cette figure de proue de la nouvelle vague japonaise, cinéaste exigeant, jouissif et génial, comparé à juste titre à Antonioni et à Bergman.

 

Prenons par exemple son magnifique film de 1971 Aveux, Théories, Actrices (on pourrait sans doute écrire un grand livre consacré à l'analyse de ce film). Trois actrices font chacune de son côté un blocage total avant le début du tournage d'un film. On suit donc trois histoires, le récit de trois blessures qui sont racontées à trois confidents. Les niveaux de la narration sont d'emblée multiples : il s'agit d'un film avant un autre film, de la réalité, de la fiction et de rêve. Les actrices et les personnages trompent et se trompent en permanence, chacun ment et se ment à soi-même ; ce qu'on prenait pour un épisode "réel" est en fait une séquence de rêve, ce qu'on prend pour un rêve, c'est la trame du film, ce qu'on prend pour une histoire passée se révèle irréel, tel récit totalement déconstruit et reconstruit à nouveau par la suite. L'actrice qui n'arrive plus à parler parle, celle qui se sent traquée par les hommes les désire tout autant, rêve d'un viol et fait l'amour - mais ce n'est encore qu'une scène pour les besoins du film, on voit la caméra qui la tourne. Celle qui s'adonne aux doubles suicides ne meurt jamais et se revèle avoir commis l'irréparable. Le rôle des seconds personnages - des confidents - est extrêmement travaillé également, c'est en même temps les amis chers et les ennemis mortels, ceux qui écoutent mais aussi ceux qui dévoilent les mensonges, ceux qui admirent les actrices à tel point que la haine n'est jamais très loin.

 

Yoshida fait preuve d'un humour certainement unique, visible non tant dans des phrases (bien qu'il y en ait comme : "adolescente, je m'adonnais aux doubles suicides, mais c'est juste l'époque qui le voulait)" mais, étrangement, dans la direction même des acteurs - on ne sait jamais si et quand il faudrait rire, car on devine difficilement si et quand le cinéaste en rit lui-même.

 

Son cadrage des visages est unique d'intensité et son plaisir à filmer les corps dénudés est visible - il est certainement très difficile de trouver des scènes d'amour aussi convaincantes et créer une telle poésie dans une scène de masturbation féminine. Il filme inlassablement les méandres du désir féminin - désir qui ne trompe pas mais peut changer, se déformer, détruire soi-même et les autres -, tous ses fantasmes et ses réalités sans faux semblants mais avec une grande délicatesse. Etonnante aussi est l'impression du spectateur, devant la facilité avec laquelle il filme des moments de grande beauté, tout en retenue et subtilité, en-deçà de ce qu'il ferait pour impressionner.

 

Le film est enfin un immense essai sur ce que signifie être acteur, en l'occurence actrice. Réussissant malgré sa complexité à être un film presque simple dans son aspect de narration classique, il est aussi génial dans ses détails : pensons au véritable rôle des objets qui deviennent magiquement des acteurs à part entière du film, tel cette paire des ciseaux ou ce ballon blanc sur une piscine.

 

Deux mentions spéciales pour finir : d'abord la série documentaire Beauté de la beauté, entreprise unique au monde et qui lui a coûté 13 années d'exil, où il entreprend, en 94 épisodes, une épistémologie aussi rigoureuse que magique des formes artistiques, en étudiant l'oeuvres de certains peintres et de leur époque, de Bosch et Bruegel à Van Gogh. Et ensuite pour son actrice principale (et épouse), Mariko Okada, dont la présence hante et détermine toute son oeuvre : admirez sa grâce et la force de sa performance dans son dernier film Femmes en miroir (2003), majestueuse de souffrance retenue et incarnation des secrets douloureux de presque toute l'histoire de son pays.

auteur: Emmanuel Ioannidis
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