Culture le 10/09/2009 par

Charlotte Simmons, agoraphobe et socratique à la fois

Charlotte Simmons

Compte tenu de la place prééminente occupée par la culture populaire aux Etats-Unis, le personnage de Charlotte Simmons, fille de la campagne et accessoirement phénoménale du point de vue scolaire, fait office d’exception.

 

Ses jeunes années sont enfermées dans l’espace restreint d’une ville au nom chargé de connotations historiques : Sparta. La cité est comme repliée sur elle-même, juchée sur les montagnes, vivant d’austérité et de répétitions lénifiantes. Déjà, Charlotte est une différence déguisée. Tout au plus est-elle le prodige local de même que la source de jalousies logiques bien que pondérées. Mais ces déviances ne font pas d’elle une excroissance dont on voudrait réclamer l’amputation. Charlotte est tolérée, aussi rien n’a jamais été intolérable.

 

Droit de passage

 

On le dira de la figure philosophique par excellence, c’est-à-dire de la figure socratique : si le philosophe a eu les mêmes expériences que ses semblables dans la mesure où il a lui aussi vécu une enfance, il n’en reste pas moins qu’il avait déjà le désir supplémentaire d’être tourné vers la philosophie. Or les enfants sont sages, plus ou moins, ce qui revient à dire que le camarade un peu "fou" est moins l’objet d’une discrimination que l’occasion de se divertir en désignant une différence qui s’abolit dès qu’elle est assimilée.

 

La petite lycéenne de Sparta se fabrique un rêve d’Athènes

En d’autres termes, si Charlotte est montrée du doigt, c’est encore ce doigt symbolique qui la relie à la société des jeunes gens. Pendant ce temps, Charlotte obtient tous les droits, aussi incompatibles soient-ils : le droit de faire bande à part tout en faisant partie du voisinage, le droit d’aimer savoir malgré la pesanteur des traditions qui suggèrent plutôt des principes, et peut-être le droit de s’en aller quand rien n’est aussi vivace que l’éternel retour.

 

Sans aucun doute possible, la petite lycéenne de Sparta se fabrique le rêve d’une Athènes où ses droits pourraient définitivement vaincre la force du plus grand nombre. Dans la Caverne ils ne savent pas que les ombres et les reflets ne sont pas tout à fait des êtres. Charlotte se sent en avance, elle n’a pas tort. Encore faut-il pouvoir se loger hors de la Caverne ; car c’est une chose que de savoir qu’on en sortira, c’en est une autre que de se figurer la réalité de cet arrachement.

 

Passage en force

 

Sans contredit, Charlotte représentait à la campagne un Socrate du dimanche. On la laissait vivre sans domicile fixe parmi les groupes (Socrate était littéralement atopos et citadin), se consacrant à ses études (Socrate philosophos) et, comble du comble, se permettant de vouloir viser plus loin que l’angle des rues de Sparta (Socrate et l’Eidos, les Idées, plus justement le monde des Formes véritables).

 

Socrate lui-même aurait rêvé pareille tranquillité ! Sauf que Socrate n’a pas beaucoup été hors les murs de la Cité. En effet, il lui fallait chaque fois entendre les opinions de l’agora pour commencer à mettre en scène le discours de la philosophie. Ayant obtenu le passeport pour une prestigieuse Université, Charlotte va faire l’expérience de la foule – elle va être dans la place.

 

Elle est seule contre tous, philosophe sans droit de cité

Très rapidement, la petite fille de l’Amérique rurale rencontre un problème classique du point de vue de la philosophie antique : elle est seule contre tous, philosophe sans droit de cité, remarquablement déterritorialisée. L’avantage des adversaires est celui que l’on constate dans le Gorgias : ils sont étroitement soudés, ce qui appuie la force du discours et qui, simultanément, exige de la philosophie des réponses plus que des questions – en soi une absence de philosophie.

 

Une alternative s’impose : ou bien Charlotte accepte de se revêtir des mythologies dominantes (ce qui revient à se remettre en question sans forcément aboutir à une conduite plus authentique), ou bien elle persiste dans le discours soucieux de la vérité au risque de s’isoler définitivement. Quoi qu’il en soit, il est question d’un passage et celui-ci ne saurait se dispenser d’effort.

 

Dépassement de soi

 

Toutes ces ambivalences traduisent les rapports conflictuels qui éprouvent la philosophie et qui ne sont rien d’autre que les exigences de la vie publique. Pour le dire lapidairement, c’est la première fois que Charlotte comprend la notion d’accident. A ce jour, elle n’avait vécu qu’en fonction de systèmes de pensée, des systèmes qui a fortiori induisaient des systèmes d’action, de comportement et de morale appliquée – soit davantage des principes que des actions humaines.

 

Le lycée édifie un personnage scolaire que l’Université déconstruit

En cela, l’Université est un facteur de falsification de l’individu car la vie universitaire encourage une autonomie qui sache se mettre en relation avec la communauté, et cette autonomie procède d’un relâchement indubitable de la famille. Le lycée prépare un droit d’entrée que l’Université interroge. L’universalité caractéristique de l’Université empêche en théorie toute propension à l’individualisme. En d’autres termes, le lycée édifie un personnage scolaire que l’Université déconstruit tandis que, parallèlement à cela, une initiation se joue en profondeur (je reconnais que c’est idéaliste et hautement contestable).

 

C’est la raison pour laquelle Charlotte existe dans le doute permanent ainsi que la méfiance. Elle a assimilé des connaissances insuffisantes en ce sens qu’elles ne valaient que pour montrer une différence. Or la différence de Charlotte n’est pas constitutive d’une identité tant que son travail d’évasion de la Caverne est aveugle à la perspective d’un retour. Si Charlotte revient, elle aura compris la valeur de la réfutation, en l’occurrence le courage de raconter comment sont les choses et si ces mêmes choses peuvent entreprendre des conduites sociales adéquates. Sans cette implication parmi la foule, la philosophie n’existe pas, et les sophistes peuvent à loisir décrire Socrate à l’instar d’un moribond qui ignore jusqu’à la simplicité de la vie.

 

Apprentissage et vérité

 

En creux de ces caractères socratiques, on peut se demander si nos établissements universitaires sont réellement organisés dans l’optique d’un tel élan. Savoir poser des questions et répondre est une première condition qui s’accompagne d’une condition dans laquelle le dialogue est omniprésent.

 

Dès lors je ne pense pas que le diplôme soit une preuve de ces conditions. Ce qui importe, c’est la capacité de l’étudiant à devancer la connaissance en la soumettant à la discussion, ne serait-ce que parce qu’il y a plus de chance que la vérité s’approche en se départageant plutôt qu’en s’imposant en attendant un quelconque consentement. Charlotte ne cesse de l’apprendre, elle qui apprend à savoir qu’elle croyait savoir.

Le romancier Tom Wolfe, auteur de Moi, Charlotte Simmons, a imaginé une jeune fille habitée d’un délicieux paradoxe : elle comprend l’utilité de poser les bonnes questions mais elle redoute de les éprouver sur la place publique. Charlotte croyait à tort s’être arrachée de la Caverne en entrant à l’Université…

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