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Culture
2666, la saga terrible de Roberto Bolaño
Dès sa sortie en Espagne il y a 4 ans, ce livre posthume a été immédiatement salué comme un chef d'œuvre et considéré par la critique internationale comme une œuvre à la fois mystérieuse, insoutenable et magistrale. Il est désormais disponible en langue française.
Début novembre, 2666 (Christian Bourgois) faisait la une de la prestigieuse New York Times Review of Books, avec un article aussi embarrassé qu'élogieux. Il s'agit de l'opus magnum de l'écrivain chilien Roberto Bolaño, décédé en 2003 à l’âge de 50 ans, rassemblant et approfondissant tous ses thèmes de prédilection : l'omniprésence du mal, l'errance, les désordres de l'histoire et leurs conséquences, le naufrage des utopies. Il est disponible en français depuis cette année.
Ce livre énorme gravite entre deux pôles
Il y a d'une part le mystérieux écrivain allemand, disparu ou en tout cas invisible, qui s'appelle Arcimboldi et qui est traqué par quatre spécialistes de son œuvre dont on suit les péripéties académiques et amoureuses au début du livre, et la recherche vaine d'un tueur en série de femmes aussi bien que le récit de ses crimes, perpétrés dans une ville inquiétante, Santa Teresa au Mexique (histoire qui est calquée sur la très réelle Ciudad Juarez et sur des vrais crimes).
Cette ville est le théâtre des meurtres atroces et jamais résolus ; elle reste peuplée pendant des années des corps des centaines des femmes dont "La partie des crimes" fournit un descriptif maniaquement détaillé. Dans plus de trois cents pages Bolaño nous offre, en une très convaincante vision de l'enfer, une description des plus de deux cents meurtres comme autant de dossiers d'investigation ou de reportages froids et banals comportant toujours le nom de la victime, une brève biographie et des détails d'assassinat dans une litanie de plus en plus insoutenable d'étranglements, viols, coups de couteau, sodomisations, des fillettes de 13 ans et les tortures qu'elles ont subies, des corps poignardés, coupés, brûlés et jetés dans des décharges.
Un infini mélange de genres
Ce qui frappe dans ce texte est d'abord l'aisance impressionnante avec laquelle Bolaño réussit à mêler plusieurs genres littéraires, du vaudeville au campus Novell, du roman noir à la science fiction, et du récit de guerre au Bildungsroman classique, en adoptant plusieurs tons différents, et en laissant l'impression qu'il pourrait sans aucune fatigue enchaîner des histoires interminablement, même les plus douloureuses.
Cette aisance se manifeste également dans sa capacité à circuler entre les milieux sociaux différents, les destins divers, les villes, les continents, et même les périodes de l'histoire. Il entre avec la même facilité dans le récit de la vie d'une prostituée ou d'une députée noble et puissante, d'un criminel pervers ou d'un poète en dépression, d'une baronne nymphomane ou du "Pénitent", criminel souffrant d'acrophobie (ce qui lui donne d'ailleurs l'occasion d'enrichir son récit par un morceau d'anthologie contenant une liste détaillée de toutes les phobies existantes).
Un épisode tout à fait plat peut être suivi d'un très beau rêve, et une scène banale peut être interrompue par des phrases sublimes : "Il aimait la douleur ou le souvenir de la douleur, qui dans ce quartier était aspirée par une chose sans nom et qui se transformait, après ce processus, en vide - il aimait la conscience que cette équation était possible".
Impossible à définir, fuyant toute classification, il s'agit d'un roman asymétrique
Il fourmille d'histoires incompatibles, un texte sans début ni fin, qui veut être présent à tous les lieux et à tous les temps, enchaînant entre elles les histoires les plus authentiquement poignantes aux plus invraisemblables (comme celle ou les universitaires si sages frappent à mort un chauffeur de taxi pakistanais - "ce plouc ignorant" -). Un livre sans centre mais où tout paraît central, adoptant plusieurs points de vue, et pas toujours des plus nobles (il pourrait aisément être qualifié de foncièrement homophobe), alternant des fausses pistes, des impasses, des jeux de miroirs, des échos, un livre qui ne révèle rien mais où tout est révélé, qui ne résout rien, comme les crimes qu'il détaille, un labyrinthe où tout est sortie et ou rien ne l'est.
Oscillant en permanence entre occultation et révélation, camouflage et récit d'action oblique, tous les destins y sont faits des morceaux disparates. Même sa réflexion omniprésente sur la littérature et sa puissance face à l'horreur, reste énigmatique comme l'illustre cette phrase capitale : "A l'intérieur de l'homme qui est assis en train d'écrire il n'y a rien. Rien qui soit lui".
Une autre impression s'impose à la fin de la lecture de 2666 : l'écrivain n'y est conçu que comme un miroir divin qui enregistre sans juger ni préférer, sans jamais intervenir, circulant entre les pensées, les souffrances, les rêves, les amours et les crimes, sans s'arrêter pour y modifier la moindre chose - si cela est le cas, on est convaincu qu' il n'y rien de plus horrifiant qu'un dieu qui ne fait que regarder sans rien pouvoir faire.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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l'écrivain, témoin du monde
"A l'intérieur de l'homme qui est assis en train d'écrire il n'y a rien. Rien qui soit lui".: être vide de soi pour être plein du monde, et donc pouvoir en témoigner... | |||
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"Dieu, à proprement parler, n'aime ni ne hait personne".
Et donc nemo potest Deum odio habere | |||
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