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Culture
Dans Dossier K. (Actes Sud, 2008), l’écrivain hongrois, prix Nobel de littérature en 2002, revient sur sa vie et son œuvre avec une logique d'un clair-obscur très surprenante. Dossier K. est un livre d'entretiens enregistrés avec un éditeur de Budapest et réécrits entièrement par Kertész. Il y a un paradoxe constant dans l’ouvrage : cette autobiographie tout à la fois donne et ne donne pas les clés pour comprendre sa vie et son œuvre. Les grandes étapes de son existence sont néanmoins retracées chronologiquement. Le divorce des parents et sa relation difficile avec eux, la déportation en camp de concentration à 15 ans (Auschwitz puis Buchenwald), la vie aliénante qu’il a dû vivre ensuite dans la barbarie du communisme, les années éprouvantes dans un studio minuscule avec sa femme pendant des décennies, l'écriture des comédies musicales pour gagner sa vie, mais aussi les lectures décisives, le prix Nobel et la gloire soudaine, son installation a Berlin, ses peurs et ses joies.
Parfois drôle ou léger, l'entretien peut brusquement devenir rude d'une question è l'autre. Ainsi, il n'hésite pas à expédier la fameuse phrase d'Adorno, selon laquelle on ne pourrait plus écrire de poésie après Auschwitz, en la jugeant n’être rien d'autre qu' « une boule puante morale ». Alors qu'il répond docilement à des questions personnelles, il adopte soudainement un point de vue tout a fait inattendu par rapport aux questions qui lui sont posées. A une question sur son sens personnel de l'identité juive par exemple, il répond qu'à l'époque il n'avait pas d'identité, et que çà ne lui manquait pas non plus. Ou encore, échange caractéristique : (Question) - Qu'est ce qui t'amène à Berlin ? - La maladie. La dépression. La santé. La joie de vivre. (Question) - Les quatre à la fois ? - Oui.
Ailleurs, lors d’un détour, il avouera qu'en fait « il avait besoin d'Auschwitz » : il n'hésitera pas à parler de la haine comme d’une énergie, qui, bien organisée, peut créer une réalité au même titre que l'amour. Grinçant, brut, livrant et dissimulant dans le même mouvement des indications sur sa vie, il élude soudain une question pour répondre à la suivante par des paroles terribles, verticales, inoubliables : « Il devait y avoir une effroyable erreur, une ironie diabolique dans l'ordre du monde que l'on vit ; cette effroyable erreur, c'est la culture, le système des idées, la langue et les notions mêmes qui te cachent le fait qu'il y a longtemps que tu n'es qu'un élément bien huilé d'une machine conçue pour t'anéantir ».
Dans une pénombre sémantique constante, élégante autant qu'espiègle, l'auteur de Etre sans destin, Liquidation et de Kaddish pour l'enfant qui ne naitra pas déclare que sur les sujets ardus il faut faire comme un joueur, aimer miser gros et être prêt à tout perdre à chaque instant.
Parallèlement à son refus constant et revendiqué de l'explication par la psychologie et même par la morale commune, il expose les impasses de la vie, de la création, les moments de doute et de maladie, les périodes sombres, là encore contenus dans des phrases brèves non préparées par l'entretien : « Tel un somnambule, j'avais suivi une inspiration qui m'attirait de plus en plus loin de mon monde quotidien, mais je ne savais pas où elle me conduisait ».
Même si il avoue ne point comprendre les livres écrits sur lui et n'y reconnaître ni lui même, ni son œuvre, il se dit et se montre littéralement sauvé par l'exercice de la littérature. C'est la partie la plus forte et la plus surprenante de l'entretien ; on lit avec un certain étonnement que l'auteur de livres si singulièrement sombres se place sans hésiter « du côté de la gaieté », et expliquer que même si le matériau de l'écriture parait lugubre, la forme le rachète et « le transforme en joie ».
Car, selon Kertész, même si on écrit sur un sujet affreux de violence et de tristesse, « on ne peut écrire que par abondance d'énergie, et donc de gaieté ; l'écriture c'est une vie plus intense ». Il est d'autant plus étonnant qu'en réfléchissant sur la mort, il la crédite aussi d'une puissance de joie et dit préférer regarder la mort en face car cela ne lui procure que davantage de joie. Il se montre convaincu que l'art en général et le sien propre considèrent toujours la vie « comme une célébration », et ceci non seulement en tant que création mais aussi en tant que réception. Il est paradoxal qu'on sorte de ce livre - description d'une vie qui a traversé tant des malheurs foudroyants - plus léger et confiant, grâce à la force de cette foi particulière qui illumine le livre, la foi en la puissance de l'art.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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