Culture


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Thomas Faivre-Duboz (Flickr)

JO : un laboratoire de la société-monde ?

Les discours officiels du CIO sont unanimes : en dehors de toute considération idéologique, politique ou religieuse, les Jeux Olympiques seraient le symbole du goût de l’effort et de la fraternité entre les nations. Il est pourtant clair que l’activité de jeu n’est pas neutre. Elle révèle plusieurs dimensions idéologiques et sociales importantes du monde contemporain.

Les Jeux Olympiques sont un temps fort de la vie "sociale" planétaire. Depuis le 8 Août 2008, plus de 3,5 milliards de spectateurs les suivent avec passion. Cette fascination partagée du jouer-ensemble n’est pas anodine si, à l’instar du sociologue Roger Caillois, on considère l’activité de jeu comme "un ressort primordial de civilisation".

 

"S’affronter sans s’entre-tuer"

 

Il est notable que les épreuves représentées aux JO comportent toutes une dimension d’agôn, de lutte, et de compétition. Cette dimension n’est pas étrangère aux stratégies politiques à l’origine de l’olympisme moderne, Pierre de Coubertin ayant restauré cette manifestation en 1896 pour entraîner les jeunes Français et leur redonner gout de la victoire suite à la défaite de 1870.

 

Chaque nation est placée dans des conditions artificielles d’égalité

La confrontation des nations dans le cadre délimité et règlementé des différents jeux contient une forte valeur symbolique. Chaque nation est placée dans des conditions artificielles d’égalité. La victoire ne peut être conquise qu’au prix d’une préparation rigoureuse, d’une puissance physique ou d’une force mentale supérieure à celles des ses concurrents. La participation d’une nation aux JO manifeste qu’elle est prise en compte comme un adversaire valable, capable de se mesurer aux plus grands.

 

Autant dire qu’à travers les jeux, les sportifs justifient la prédominance internationale de leur nation ou démontrent que David peut gagner contre Goliath. C’est ainsi qu’Hitler considérait les Jeux de 1936 comme le moyen de montrer au monde la supériorité indiscutable de la "race aryenne" ; c’est ainsi que les Chinois profitent des Jeux de 2008 pour montrer à tous la place prépondérante qu’ils ont pris sur la scène internationale.

 

Les jeux comportent une dimension cathartique. L’acte symbolique d’un combat ritualisé, sans conséquences vitales, permet aux protagonistes d’exacerber, puis de purger les tensions et les rancœurs accumulées entres les nations. Il ne fait pas de doute pour Norbert Elias et Eric Dunning (1) qu’ "au niveau international, des manifestations sportives comme les Jeux Olympiques […] constituent, de manière visible et régulière, la seule occasion d’union pour les Etats en temps de paix" en "permettant aux représentants des différentes Nations de s’affronter sans s’entretuer".

 

Un puissant vecteur d’uniformisation des valeurs

 

Cette "union" entre les Etats n’est pas l’occasion d’une reconnaissance de la diversité. Elle est devenue le symbole d’une domination des valeurs portées par l’occident. Malgré la proclamation de la Chine comme "centre du monde" pendant les Jeux Olympiques, les JO sont l’un des vecteurs politico-idéologiques de la mondialisation capitaliste qui bouleverse le monde aujourd’hui. Les jeux représentent un puissant canal de diffusion des valeurs occidentales via les spots télévisuels des grands sponsors et l’image des sportifs-stars, représentant un mode de vie "idéal" couronné par l’argent et le succès.

 

Ces valeurs capitalistes occidentales transparaissent plus insidieusement encore dans la structure même des jeux pratiqués. Le faible espace laissé aux jeux issus de sphères culturelles non-occidentales est un fait très évocateur, puisque les jeux proposés colportent des valeurs venues principalement d’Europe et d’Amérique du Nord.

 

Obtenir le maximum de médailles : une obsession capitaliste d’accumulation du capital

Un exemple parmi d’autres. L’exercice de l’athlétisme induit l’intériorisation de comportement et de valeurs qui ne sont pas axiologiquement neutres. La course de vitesse est sous-tendue par la notion occidentale du temps comme élément sécable et comptabilisable ; par une conception de l’homme luttant contre les éléments naturels (ici, l’air et le vent) et se faisant violence pour repousser ses forces physiques ; par une culture de la méritocratie qui veut que tout homme ne réussisse que par ses propres moyens en profitant de ses dons naturels et de sa volonté ; et par l’obsession capitaliste d’accumulation du capital (obtenir le plus de médailles possibles).

 

Les prémices d’une citoyenneté-monde ?

 

Paradoxalement, les jeux de compétition sont aussi le lieu où se renforcent les prémices d’une reconnaissance de l’autre dans la constitution d’une intersubjectivité mondiale.

 

Face à la dématérialisation des flux financiers, économiques et humains qui s’accentue, le jeu manifeste un retour au contact corporel. Il est un point de rencontre matériel, le terrain symbolique de la lutte et de l’admiration mutuelle. Pour gagner contre son adversaire, il faut tout d’abord le comprendre et le jauger. Il faut pouvoir se mettre à sa place pour anticiper ses réactions. Le joueur découvre dans le regard de son ennemi un autre lui-même dans lequel il se reconnaît. Finalement, l’ennemi devient toujours un compagnon de galère.

 

Les hommes font ainsi l’épreuve de l’humanité de leur adversaire par le choc des corps et la douleur partagée. Le contact que le combat amène à entretenir avec son concurrent permet d’acquérir la conscience qu’il est son égal, qu’il est de même nature. Ce n’est pas un hasard si les signes d’affections se multiplient sur le terrain entre les Russes et les Géorgiens malgré les vives tensions qui opposent leurs pays. Sur le podium de tir au pistolet, Nino Salukvadze et Natalia Paderina ne s’embrassent pas en tant que représentantes abstraites de la Géorgie et de la Russie. Elles s’embrassent en tant que femmes qui se respectent car elles ont combattu l’une contre l’autre.

 

Comment ne pas y voir la matérialisation sensible et ressentie d’une forme primitive de citoyenneté-monde. Une citoyenneté éprouvée, physique, corporelle. Non pas une citoyenneté politique, virtuelle et langagière, mais une citoyenneté revenue à ses fondements, au contact partagé et à l’expérience vécue en commun.



(1) Sport Et Civilisation : La Violence Maîtrisée , Fayard, 1994

auteur: Aloys Rainsart
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de Willy Gardett le 22/08/2008 à 19h15
La Chine utilise la force de l'adversaire

Cher Aloys,

Nous sommes d'accord sur l'occidentalisation des valeurs véhiculées par les JO.
La Chine s'empare de cet héritage, et semble se l'approprier mieux que quiconque.
Ainsi, que pensez-vous de cette stratégie ? Car, sans tomber dans l'écueil des médias qui pratiquent le plus souvent un racisme anti-chinois sous couvert de droit de l'hommisme, l'empire du milieu s'inspire de ses valeurs traditionnels pour digérer les notre : elle utilise la force de l'adversaire pour le faire mieux choir, si vous m'autorisez cette métaphore martiale.

Alors, si j'adhère totalement aux deux premières parties de l'article, je suis plus sceptique sur votre concept de citoyenneté-monde comme dérivation des jeux de Pékin...


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de Aloys Rainsart le 25/08/2008 à 12h22

Monsieur Léaud,
Je ne conteste pas votre point de vue. Le gouvernement chinois reprend les valeurs olympiques dans le but de se donner un visibilité mondiale et d'être considéré comme l'une des grandes puissances de ce monde.
Cependant, ma deuxième partie ne traite pas de la citoyenneté-monde comme issue d'une volonté institutionnelle. On peut dire que cette "citoyenneté" est fugace, en mouvement, instable. Elle est un effet non prémédité des JO. Cette citoyenneté ne fait pas référence à une structure politique. Simplement, par le contact sportif, les athlètes de tous pays sont amenés à se rencontrer et à prendre conscience que le dialogue est possible entre eux, qu'une relation intersubjective à l'échelle mondiale est possible.
Les chinois ne sont en rien responsable de ce mouvement...

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de Raskas le 26/08/2008 à 19h22
Dialogue?

Un dialogue est-il toujours une bonne chose? Théoriquement le dialogue entre nation est toujours une bonne chose, mais dans le cadre de la rivalité sportive cela peut s'avèrer néfaste! N'oubliez pas quand en 1956 le fameux "dialogue" entre athlète c'est soldé en baston général. Le combat est une forme de dialogue me diriez vous...
Plus sérieusement on ne peut pas juger le général sur un cas particulier, mais il n'empêche que la rivalité sportive pousse à l'affrontement (les violence dans les tribunes de stade de foot en sont un autre exemple).
Il est indéniable qu'il faut encouragé les manifestations mondiales pour permettre le dialogue entre les différentes nationalités, mais il faut modifié notre manier de les organiser en limitant les enjeux ou en les centrant sur un intérêt culturel(comme la littérature ou le cinéma).

raskas : écrivain dyslexique

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