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Kant et le problème de la sexualité (1)

La philosophie, en général, travaille les textes et n’en sort pas. Pourtant, depuis Sartre sur Flaubert (L'idiot de la famille), on peut se demander si telle vie était nécessaire pour faire telle œuvre. Cette démarche est-elle tenable pour mettre en perspective certains aspects de la philosophie de Kant ? L’intimité légendaire de Kant nous apprend-t-elle quelque chose sur lui et sur ses livres ?

Généralement parlant, la vie sexuelle est quelque chose que les hommes exposent comme une équation lorsque vient le moment des virilités déclinantes. A-t-on résolu la fameuse question de sa vie sexuelle ? (Au début de Disgrâce, de J.M. Coetzee, le héros se pose explicitement la question). Il y aurait donc un paramètre subsistant, quelque chose de mystérieux, grosso modo une inconnue de la vie sexuelle dont la présence souterraine se ferait insistante au moment crucial de refermer ce chapitre libidineux de notre vie.

 

Le sexe comme ignorance mathématique

 

Là où il y a du sexe, il n’y a pas qu’un tombeau pour la pensée

Pour parler comme en philosophie analytique, il faudrait mettre en évidence un vocabulaire qui puisse rendre explicite toute une série d’actions implicites, c’est-à-dire construire une conclusion satisfaisante pour capturer la signification définitive de l’ensemble de nos pratiques sexuelles. En d’autres termes, les hommes consciencieux essaient de se figurer que l’acte sexuel ne représente pas seulement la contradiction des amours platoniques. Disons-le au risque de paraître hypocrite : là où il y a du sexe, il n’y a pas qu’un tombeau pour la pensée. C’est pourquoi beaucoup d’hommes oublient que les relations platoniques n’ont rien à voir avec l’abstinence, la question étant de savoir considérer une intelligence du sensible (1).

 

D’un point de vue rétrospectif, donc, il est possible de façonner un repentir sur sa vie sexuelle, un discours saturé de bonnes intentions manquées mais tout de même confessées. Bref il existe de nombreuses manières de résoudre les équations du sexe, du moins d’équilibrer les termes de l’opération afin d’y voir plus clair. À vrai dire, que ce soit dans la tonalité du regret ou de la simple interrogation intempestive, la mise en évidence de la vie sexuelle possède ses vertus épistémiques car, au-delà d’un bon sujet de conversation, elle demande un bilan de santé de notre esprit à partir duquel on peut reposer des questions typiquement kantiennes : "Que puis-je savoir ?", "Que dois-je faire ?", "Que m’est-il permis d’espérer ?". Tout ceci, sans qu’il soit utile de le dire trop longuement, délivre la sexualité de ses aspects mécaniques au profit d’une savante enquête dans laquelle il faudra souvent avoir le courage de dire "Je ne sais pas".

 

Que la philosophie est plus facile à connaître que le sexe

 

Le bon sens, dont il ne faut pas douter qu’il est la chose du monde la mieux partagée, dira que toutes ces réflexions détruisent la spontanéité souhaitable de la sexualité. C’est une objection qui tient sûrement sa place mais elle est impertinente quand on désire mettre le problème en perspective avec Kant.

 

Mieux vaut se prémunir de la trop grande incertitude du sexe

Plus d’un siècle avant les études décisives du philosophe de Königsberg, Descartes énonce dans ses Méditations que l’âme est plus facile à connaître que le corps, le simple étant plus évidemment concevable que le composé. Dans les termes qui nous intéressent, il est facile de concevoir que nous avons tous eu des idées plus ou moins adéquates sur le sexe, et que ces combinaisons intuitives se sont souvent révélées inadéquates lorsqu’il a bien fallu vérifier ce que l’on croyait savoir. Descartes, homme de terrain autant qu’admirateur des vérités claires et distinctes, a voulu réduire la distance entre l’âme et le corps, et c’est ce qui l’a certainement conduit à prendre froid lors de ses visites à la reine Christine de Suède.

 

Cette défaite de la philosophie par les voies naturelles (2), Kant n’aurait pu l’endosser. En ce sens, mieux vaut se prémunir de la trop grande incertitude du sexe et de ses déclinaisons, la philosophie étant à ce titre une compagne de choix.

 

Prise de distance : le sex-appeal des concepts

 

Les philosophes accomplissent un acte reproducteur qui n’a pas lieu dans le monde sensible

Dans un délicieux petit livre, La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, Jean-Baptiste Botul, alias Frédéric Pagès (3), n’hésite pas à bâtir des hypothèses sur l’austérité kantienne, ce qui a le double mérite de poser des questions et de renouveler les très anciennes observations de Thomas de Quincey (4). Parmi l’une des propositions de Botul, il est fait mention de la rétractation symptomatique des philosophes : "Ils ne pénètrent pas, ils se retirent". Soyons néanmoins vigilants devant pareil propos ; l’allusion est explicite, certes, cependant elle ne concerne que le domaine d’une pratique de la philosophie.

 

L’idée prédominante, c’est que les philosophes accomplissent un acte reproducteur mais que celui-ci n’a pas lieu dans le monde sensible (la chose étendue ou res extensa comme dirait Descartes). C’est tout à fait paradoxal et pourtant très explicite. Les lois de la pensée étant différentes des lois de la nature, nulle femme ne vient compléter le processus d’engendrement. Loin du monde ou hors de lui, les textes se composent; la fécondité se situe dans les arguments, de même que la stérilité. Philosopher devient quasiment une petite mort.

 

Quand les concepts sont objets de tentation, ils impliquent toute une parade nuptiale qui sollicite une élégance de la philosophie. Par conséquent, bien qu’il soit immunisé de la sacro-sainte cyclothymie féminine, le philosophe n’est pas pour autant dispensé d’être vertueux. Il reste à voir cependant si les concepts élus par la philosophie kantienne sont impliqués par son légendaire silence sexuel. Pour le dire dans un registre opposé : est-ce que tous les épicuriens sont nécessairement de bons amants ?

 

 

(1) Dans le Phèdre, Socrate s’exprime sur la bonne et la mauvaise rhétorique en affirmant que, du point de vue des discours, il ne faut pas se comporter comme "un mauvais découpeur de viande". Par extension, il devrait y avoir une bonne et une mauvaise façon d’aimer, avec toutes les responsabilités que cela suppose tant dans le principe que dans l’image.

(2) Plus spécifiquement, Descartes s’est toujours heurté aux rapports de l’âme et du corps (le mind/body problem des Anglo-Saxons), et sa solution de la glande pinéale a fait et fait encore parler d’elle.

(3) Botul est un colosse conceptuel que Frédéric Pagès alimente avec subtilité et humour.

(4) Auteur, entre autres, d’un ouvrage intitulé Les derniers jours d’Emmanuel Kant.

auteur: Gregory Mion
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