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Culture
Kant et le problème de la sexualité (2)
Peut-on penser la sexualité à la lumière de la philosophie kantienne ? Suite et fin de notre réflexion à partir de l'ouvrage de Jean-Baptiste Botul : La vie sexuelle d'Emmanuel Kant...
La philosophie critique de Kant guérit la raison de ses prétentions à la connaissance universelle. Nous avons un accès restreint aux choses, alors autant en prendre soin, et si possible avec méthode. Qui plus est, la loi morale, qui est en chacun de nous, nous dit "Tu dois" comme si la maxime notre action devait en principe être universalisable. Cette toile de fond idéaliste atténue-t-elle le légendaire problème de la sexualité ?
Constitution du sujet altruiste
La pratique du sexe est-elle vraiment mal perçue par la morale kantienne ? Comme le souligne le petit opuscule de Botul, n’allons pas accuser Kant de se contredire dans ses principes. Ces derniers sont pointus et il est fondamental de les évaluer correctement. En fait, le critère de la moralité ne dépend pas d’une action particulière, il provient plutôt d’une façon d’accomplir l’action en conformité avec la représentation que nous avons de la loi morale. Effectivement, si l’action particulière était le seul point d’ancrage de la morale, on agirait simplement pour la recherche des honneurs, et ainsi nous utiliserions les autres comme des moyens en vue d’atteindre une fin égoïste.
Dans la mesure où l’impératif catégorique est une disposition que tout le monde possède en vertu de sa raison, la représentation de la loi morale induit un sentiment de respect de l’humanité tout entière. Toutefois le respect de la loi morale fonde l’autonomie d’un sujet par le biais d’un effort coûteux qui n’est pas dépourvu d’antagonismes : en choisissant d’agir selon les principes universels d’humanité et de respect, on s’arrache des penchants naturels qui nous assaillent, et c’est précisément ce sur quoi repose la véritable autonomie de la volonté : la volonté détient un libre choix entre le "tu dois" et les désirs.
Il faudrait idéalement savoir dire "non" aux inclinations naturelles. Aussi la moralité n’a pas pour vocation de combler des brèches en espérant aboutir à de petits bonheurs préfabriqués et isolés, tout au contraire doit-elle prouver que ses manières d’agir se rendent dignes du bonheur en tant que tel. C’est la raison pour laquelle mériter le bonheur se distingue de sa quête effrénée.
Raisonnable, sexué et responsable
L’aridité presque comique du style de vie kantien peut bien nous sembler invivable, en revanche cette retraite philosophique ne dérange personne. Petit bonhomme chétif, Kant est probablement à l’écoute de son "Tu dois" lorsqu’il passe les vingt dernières années de sa vie à composer l’un des plus grands systèmes de l’histoire de la philosophie. Ses actions maximisent ce que sa volonté choisit raisonnablement comme étant pour lui et pour les autres le plus serviable. Dans cette optique, toute publicité de l’intimité est subsidiaire, l’intime n’étant en principe jamais en contact avec le domaine public.
Le cas de la sexualité s’annonce désormais comme un problème moral qui outrepasse toutes les idées classiques de performance, de mode ou de "devoir conjugal". L’avantage de la loi morale, c’est qu’elle ne doit jamais disparaître si l’on veut préserver les souches de la moralité. En formulant l’impératif catégorique, Kant édifie le sujet non plus comme un sujet cartésien qui se reconnaît en premier lieu comme un être pensant, il édifie un sujet qui se reconnaît comme une personne à part entière, comme un habitant du monde. Ainsi, outre le caractère universel de la raison qui peut se contraindre librement à choisir la morale et les plaisirs, Kant insiste de manière sous-jacente sur la nécessité de la communication.
On peut dès lors supposer que la sexualité est une pratique d’abord extrêmement dialogique. Kant n’aurait pas couché le premier soir, il aurait beaucoup conversé. Cela dit, rien n’interdit en soi de coucher le premier soir, néanmoins tout interdirait de se plaindre des éventuelles conséquences dans la perspective de la loi morale maintenue. Mieux encore : toute complainte hypothétique serait une invitation à retrouver la loi morale égarée. C’est dire que la morale kantienne est moins rigide qu’on veut bien l’entendre. La bonne intention suffit à épargner la tristesse d’une action manquée – par exemple, ne pas être parvenu à sauver une personne en train de se noyer.
L’acte d’amour ne ment pas
Si l’on récapitule les principes de la morale kantienne, on parvient à la conclusion que l’action qui découle de la loi morale est une action qui ne s’accomplit jamais pour soi-même. Pour le dire plus simplement, la réalité du monde, une fois que l’action s’accomplit, traduit notre intention en vérifiant le type de volonté qui l’a emporté dans le difficile conflit de la morale et de la nature, l’action morale n’étant jamais esseulée et auto-satisfaite – un coup de chance favorable, conformément à cela, ne se changera pas subitement en acte moral. Ainsi l’homme politique qui n’a pas tenu ses promesses ne fait que mettre en lumière la contradiction de son intention primitive avec le résultat effectif de ses actions. Assurément, il avait des intentions moins élevées que celles qui appartiennent à la loi morale.
C’est la raison pour laquelle, par essence, l’acte d’amour littéralement en acte ne peut pas mentir. Un principe qui n’a pas vraiment de nom au départ s’identifie peu à peu comme de l’amour. Et plutôt deux fois qu’une devrait-on dire ! C’est bien peu d’indices pour parler de la plus vaste énigme de l’humanité, mais, au moins, l’amour a ceci de positif qu’il dit chaque fois la vérité en principe. Devoir de conjugaison plutôt que devoir conjugal, le bonheur amoureux offre à l’impératif catégorique de Kant quelques preuves que tout ceci n’est pas qu’une conception de savant fou retiré du monde.
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auteur: Gregory Mion en savoir plus sur l'auteur |
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emmanuel kant
EMMANUEL | |||
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Complément utile
Il n' y a rien à redire sur cet article, à ceci près qu'en abordant la question de la sexualité chez Kant,
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Sexualité bis.
Votre lecture est pleinement recevable et je vous remercie de l’attention louable que vous avez apportée à cette séquence de philosophie morale. Elle complète le format lapidaire des articles « vernaculaires » qui sont publiés ici, d’où la restriction des références. En fait, on s’aperçoit que le sujet de la sexualité constitue une option de synthèse de la pensée kantienne. L’unité des trois Critiques, mais aussi les textes de 1784 et 1798 compris comme des outils périphériques de la pensée critique (respectivement Qu’est-ce que les Lumières ? et le Conflit des Facultés), se lisent moins comme un système que comme une méthode visant à préserver la nature véritable de la raison humaine, chaque fois menacée d’enfermement et de malentendu en ce qui concerne l’étendue de ses pouvoirs. Dans les termes fidèles du kantisme, on dira que le projet tend à maximiser les facultés de connaître afin de résister à toute forme de dogmatisme qui nous plongerait dans un état épouvantable de minoration. Mais n’allons pas penser que la liberté des facultés de l’esprit est une porte ouverte à toutes les dérives propres à supprimer la réalité des contraintes; bien au contraire, la liberté doit se mettre dans la condition de penser les actions à l’intérieur même d’un monde mécanique qui nous résiste constamment, c’est là l’une de ses vertus principales. Il s’agit en quelque sorte de réconcilier les lois de la nature avec la capacité que nous avons de nous représenter les lois de la moralité, ce qui revient à réconcilier ce qui est extérieur au sujet par l’intermédiaire de ce qui lui est fondamentalement intime. Évidemment, la solution de cet apaisement du conflit en philosophie est développée dans la troisième Critique, laquelle démontre la nécessité de recommencer le cheminement critique en affinant les différents types de jugement (déterminant, réfléchissant et téléologique). Il me semble alors que le dépassement des arts par les beaux-arts, annonçant par ailleurs davantage les devoirs du génie que ses prédicats, figure le cœur de la méthodologie en vue d’un perpétuel usage des facultés de connaissance – à lire comme une préfiguration d’une esthétique de l’existence. Kant introduit alors la thèse décisive que toute tentative de théorisation est indissociable des humbles pratiques humaines et que celles-ci favorisent les contextes communicationnels. Deviennent ainsi acceptables les quatre paradoxes du Beau qui vérifient les bienfaits d’un esprit de délicatesse, disqualifiant de la sorte le versant intransitif des jouissances, des égoïsmes et des chosifications diverses. De ce point de vue, j’aurais alors tendance à penser que la pratique sexuelle essentiellement kantienne est tout sauf une mathesis universalis, c'est-à-dire qu’elle n’est rien d’autre qu’une règle subjective qui rendrait objectif l’ordre moral sous-jacent sous lequel elle se rangerait en tant que nécessité sans loi, plaisir pur par opposition au plaisir calculé, satisfaction sans concept etc. À nous, donc, de communiquer, de propager, de divulguer ces antidotes. | ||
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