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L'espèce humaine se distingue par une nature virtuelle, dont les actualisations sont culturelles. En ce sens, elle est non-programmée, non pas comme une table rase susceptible de n'importe quelle impression, mais en ce que les programmes sont des cadres et des orientations, qui demandent à être remplis et précisés par des informations culturelles. La non-programmation est la liberté biologique.
Le concept de liberté est difficile à saisir précisément, car il est en usage dans des contextes très différents, politique, économique, métaphysique, éthique... Il convient d'en construire une conception aussi proche que possible du concept, en en dégageant la formule algébrique, valable pour l'humain en général ou "anthropique", quitte à lui donner ensuite les valeurs propres à chaque domaine spécialisé. Pour ce faire, le plus sûr est de partir de formules, dont il soit assuré que la liberté est exclue, quelles qu'en soient les acceptions. Il faut partir des contradictoires de la liberté. On aboutit à dégager trois définitions liées de celle-ci.
Dans une première définition, liberté s'oppose à nécessité
La formule de celle-ci est : « si A, alors B ». Si un acteur humain X se retrouve dans un état A, il se présente ensuite nécessairement dans un état B. On exprime le même enchaînement nécessaire, en posant que si X est dans l'état B, c'est qu'il se trouvait antérieurement ou contextuellement dans un état A. La liberté comme non nécessité s'exprime, en conséquence, dans la formule « si A, alors B ou C », où le « ou » occupe une position stratégique, au sens où, en partant de A, le choix entre B ou C demeure indéterminé. Ainsi, la première définition de la liberté lui attribue le choix comme caractère fondateur, c'est-à-dire la capacité de choisir entre plusieurs termes d'alternatives, sans qu'il soit possible d'établir, même rétrospectivement, que le terme effectivement choisi l'était par nécessité, au sens où celle-ci abolissait tout choix dès l'origine : « si A, alors B » ou « C », selon que A impose soit B soit C, pour des raisons intelligibles.
Mais la capacité de choisir devient une illusion de l'ignorance, si « ou » dans « B ou C» peut être rapporté à des facteurs indénombrables, selon la formule : « ou = f (a, b, c , n ». La nécessité s'impose, mais elle résulte d'un complexe de causes si enchevêtrées qu'il est impossible de le démêler.
Pour sauver la liberté comme choix, il faut la compléter par une seconde définition, qui inclut l'idée que le choix entre B ou C résulte d'une délibération autonome
L'autonomie exige que le choix entre les termes des alternatives soit le fait d'un acteur soustrait à toute contrainte, intérieure ou extérieure, qui abolirait sa capacité de choix. La délibération inclut l'idée d'une pesée des arguments respectifs en faveur de B ou de C et l'établissement d'un bilan permettant la décision au profit du plus auspicieux. La pesée et le bilan peuvent être biaisés par une inclination prépondérante, mais elle ne doit pas aller jusqu'à exclure un choix opposé, car, dans ce cas, il n'y aurait plus choix ni délibération, mais nécessité et contrainte. La liberté, selon cette deuxième définition, n'est accessible qu'à un être doté de deux facultés distinctes, l'autonomie qui le constitue en acteur autocentré, d'une part, et, d'autre part, la délibération, qui le saisit comme calculateur du pour et du contre. La première faculté doit avoir rapport avec un degré d'individuation poussé jusqu'au point où l'individu ne s'identifie plus à l'espèce, et la seconde avec la conscience et la réflexion.
La liberté doit encore se dresser contre un troisième contradictoire, l'arbitraire du n'importe quoi.
En effet, le choix et la délibération autonome peuvent aboutir à « si A, alors B ou C indifféremment ». On saisit l'incongruité de la formule, si on lui donne une valeur concrète, par exemple : « si 2 + 2, alors 4 ou 5 ». Si la liberté n'est pas complétée par la rectitude comme sa troisième et dernière définition, l'acte libre devient un acte gratuit et dépourvu de sens. Pour tourner cette difficulté, les choix délibérés autonomes doivent être mis au service de ce qui est droit et se détourner de tout ce qui dévie de la voie droite. Or la rectitude est tracée par les critères objectifs du bien et du mal, du vrai et du faux, de l'utile et du nuisible, si bien qu'être libre, c'est choisir délibérément et en toute autonomie le bien, le vrai et l'utile, contre le mal, le faux et le nuisible.
C'est pourquoi la liberté implique logiquement la capacité des contraires. Si les humains ne pouvaient pas choisir entre les trois contradictoires, leur liberté s'évanouirait, puisque la clause « si A, alors B ou C » ne serait pas respectée. Mais la capacité des contraires ne peut pas épargner la liberté elle-même sans la nier, si bien que la liberté inclut aussi le risque de la non-liberté, c'est-à-dire de la nécessité, de l'hétéronomie, de l'impulsivité, de l'aberration. Si l'espèce humaine est libre, elle est aussi disgraciée. Ses disgrâces sont les coûts de la liberté.
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auteur: Jean Baechler en savoir plus sur l'auteur |
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"On le forcera à être libre"
On parle de liberté à tort et à travers, et ce depuis l'émergence de la morale des athées droit de l'hommiste. | ||
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