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Culture
La passivité humaine ou la véritable source du mal
Pourquoi obéit-on à des ordres inhumains et sadiques ? Comment expliquer l'indifférence face à la souffrance d’autrui ? Début de réponse avec le philosophe Michel Terestchenko, auteur du livre Un si fragile vernis d'humanité. Banalité du mal, banalité du bien.
Est-il vrai que les hommes ne visent qu'à satisfaire leurs propres intérêts et à fuir la peine, n'étant soucieux du bien d'autrui que dans la mesure où ils en retirent quelque avantage ? Les conduites altruistes seraient-elles aussi introuvables qu'improuvables ? Pourtant, des comportements de solidarité existent – les millions de bénévoles et de donateurs le prouvent, ainsi que les connivences des rapports familiaux ou amicaux ; même la compassion pour des inconnus est un fait. L'indifférence fait l'objet d'une désapprobation générale ; à l'inverse, nous louons toute conduite bienveillante.
Deux formes de passivité
Cependant, ces sentiments sont parfois incapables d'opposer une résistance à des conduites humaines de destructivité - souvent le fait d'hommes ordinaires. Quels sont les raisons qui les conduisent à se transformer en exécuteurs dociles et passifs d'ordres cruels, si on ne peut le mettre sur le compte d'un simple égoïsme ?
Michel Terestchenko étudie dans son ouvrage (aux éditions de La Découverte) les causes et les effets de la propension à l'obéissance aux ordres, aux imprécations de l'idéologie, et la tendance à se conformer aux comportements du groupe. Mais il étudie aussi l'autre forme de la passivité : l'inaction du témoin, qui face à la souffrance d'autrui se comporte en spectateur, la passivité qui consiste simplement à ne rien faire. Comment interpréter l'incapacité du sujet d'échapper à une situation qui paraît lui dicter sa conduite et le conduit à perdre son autonomie personnelle ? Absence de sens moral ? Puissance de l'apathie ? Lâcheté et panique devant l'inattendu ?
Des exemples banals et terrifiants
L'auteur analyse plusieurs cas des deux sortes de passivité, aussi "compréhensibles" que glaçants. Parmi ceux-là, on peut citer le cas Franz Stangl, un des bourreaux nazis ordinaires : progressive corruption d'un homme simple, emporté dans l'engrenage de sa propre docilité et de son désir de se protéger, conjuguée à son incapacité à assumer ses actes comme étant proprement les siens. La déshumanisation des juifs de Treblinka était telle pour lui que, même des décennies après quand il livre son témoignage, il se réfère à ces victimes comme une simple "cargaison".
Il analyse ensuite le livre de Browning Les hommes ordinaires, ou comment un bataillon d'hommes se transforme en tueurs froids dans le contexte du massacre de Jozefow. Notons quelques éléments intéressants : l'effet de surprise des ordres qui exigent d’eux de se transformer d'un coup en tireurs d'un peloton d'exécution, l'esprit de corps militaire qui amène à l'identification des hommes en uniforme avec leurs compagnons, et parallèlement leur crainte d'être traités de lâches par ceux-ci - qui conduit à cette phrase si terrible dans sa banalité répétitive : "on n'avait pas le choix".
La fameuse expérience de Milgram, à l'université de Yale, est également consternante. 1960 : on demande aux participants d'une prétendue expérimentation d'infliger une décharge électrique d'intensité croissante chaque fois qu'un élève (en réalité acteur), en face d'eux, se trompe de réponse. Le faux élève mime des réactions des plus en plus douloureuses. Résultat : 65% des personnes ont obéi aux ordres des éducateurs et envoyé la décharge maximale quand ils ne pouvaient pas entendre les cris de leurs cobayes. Quand ils entendent les cris des élèves, torturés sans aucune raison, 62,5 % envoient la décharge maximale quand même.
L'affaire Kitty Genovese enfin, dont le meurtre dans une rue tranquille a duré plus de 30 minutes, pendant lesquelles elle hurlait en demandant de l'aide - l'enquête de police devait établir que 38 personnes avaient entendu ou assisté directement au meurtre de cette femme de 28 ans tuée dans un quartier paisible. Alors que ces personnes civilisées ne couraient aucun risque, pourquoi n'ont-elles rien fait ?
Assumer pleinement ses actes
Michel Terestchenko montre avec justesse que faire le mal ou savoir y résister dépend de l'aptitude de la personnalité à se poser face aux autres comme un être autonome - seul un individu qui s'assume pleinement serait en état de résister aux ordres et à l'autorité établie, prendre sur lui le poids de la douleur d'autrui et/ou assumer les périls que ses engagements lui font courir. On ne saurait agir véritablement sans agir en accord avec une image de soi élaborée indépendamment de tout jugement d'autrui, ou désir de reconnaissance. Dans ce cas l'altruisme ne doit pas être considéré comme le contraire de l'égoïsme, car l’acceptation de soi conduit au contraire à des actions altruistes.
La réalité reste néanmoins alarmante : les individus sont capables d’accepter d'être ravalés au rang de pantins dociles dans des circonstances où ne pèsent pas sur eux des menaces pressantes ; cette propension à se soumettre aux ordres constitue une dangereuse "absence à soi-même" pendant laquelle on arrive avec une facilité consternante à être incapable de faire face aux circonstances, incapacité qui a fait des ravages dans l'histoire et continue d'en faire.
Cette étude lumineuse pourrait encore s'enrichir de la prise en compte d’autres éléments : la passivité politique et les indifférences de la communauté internationale, pourtant informée des divers massacres, génocides et crimes de guerre ; l'intériorisation du discours dominant et l'inaction des "dominés", ou encore la passivité "face au bien", son propre bien et ses intérêts. Car l'absence à soi se décline aussi comme autodestruction et paralysie devant son propre bien ou ses propres désirs, même s’ils sont clairs et définis.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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Je pense qu'il manque un détail dans l'analyse qui explique énormément, pourquoi des personnes peuvent s'accaparer les désirs d'autrui, pour leur faire faire n'importe quoi .... | ||
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Tout à fair d'accord avec le philosophe: peu de gens savent être "autonomes", résister aux ordres,avoir une personnalité bien affirmée. | |||
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Absence de sens moral. Le relativiste ne sait même pas si c'est mal de torturer un bébé pour s'amuser. Demandez-lui. Il va tourner en rond en vous disant que la verité a ce propos est relative à la culture, l'époque et la situation. On a besoin de savoir ce que l'on croit avant que la situation ne se matérialise. Quand on sait à quoi on croit et pourquoi on le croit, nos décisions sont faites à l'avance. | ||
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savoir ce que l'on croit
très belle définition, qui a un fondement qui me plait !!! | ||
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Platon avait sa petite explication
"Celui qui aime véritablement apprendre est par nature porté à lutter pour atteindre ce qui est; il ne s'attache plus à chacune des multiples choses que l'opinion croit exister, il avance (...)jusqu'à ce qu'il ait saisi la nature de ce qu'est en elle-même chaque réalité, par la partie de son âme à laquelle il convient d'y accéder - or cela convient à ce qui est apparenté; une fois qu'il s'est approché de ce qui existe réellement et s'y est uni, il engendre intelligence et vérité, et, dès lors, il connaît, vit et se nourrit véritablement ; c'est bien ainsi, n'est-ce pas, mais pas avant, que cessent pour lui les douleurs de l'enfantement ?" (La République) Autant dire que ce n'est pas gagné. | ||
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