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Tryptic de M. Rothko
Les fins de l’homme
Une espèce libre est une espèce problématique. Nous convenons d'appeler "fin" la solution d'un problème humain de survie ou de destination. Si un problème de survie demeure sans solution, l'espèce disparaît, alors qu’un problème de destination porte sur le sens de l'existence tant de l'espèce que de ses représentants.

Les fins de l’homme soulèvent des questions de dénombrement, de statut et de rangement les unes par rapport aux autres.

 

Un dénombrement empirique et raisonné conduit au repérage d'une douzaine de problèmes

 

Et d'autant de solutions ou fins. Une simple énumération devrait suffire à en donner l'idée. La vie est la fin répondant au problème de la mortalité du vivant. La prospérité est visée pour satisfaire des besoins avec des ressources correspondantes. La santé entretient la vie contre tout ce qui la menace. La paix par la justice permet à une espèce grégaire et conflictuelle de faire vivre ensemble ses représentants, sans qu'ils s'entre-tuent. La compétence permet de reprogrammer culturellement les générations successives. La détente a la vertu de réserver des phases de repos entre deux pics de tension, de manière à assurer la continuité des efforts par l'entremise de leur discontinuité. L'efficacité augmente l'effectivité des efforts. La coopération transmute des efforts individuels en efforts collectifs. L'entente fait communiquer les individus et les groupes, en les réunissant en réseaux. La solidarité assure la cohésion et la cohérence des individus, des groupes et des réseaux. La béatitude résout la contingence par la participation à l'Absolu ou par sa résorption en Lui.

 

Le bonheur persuade qu'il est préférable d'être en vie que mort. La perfection compense par des efforts toujours renouvelés les échecs essuyés dans la poursuite de toutes les fins, y compris elle-même. Le dénombrement produit treize fins à la douzaine, car le bonheur et la béatitude peuvent être confondus ou doivent être séparés, en fonction d'un choix qui touche à l'essentiel humain.

 

Le statut des fins est triple

 

D'un côté, elles bénéficient de la plus grande objectivité possible, car elle leur vient de deux sources distinctes et confluentes. L'une jaillit de la nature problématique de l'espèce. Les problèmes que lui adressent sa nature et sa condition, lui sont posés par les faits et la réalité. Elle ne peut ni les ignorer ni les négliger, sous peine de déchéance et d'exclusion du règne vivant. En son coeur le plus intime et le plus pressant, la tâche fondatrice de l'humain est de transformer ces problèmes objectifs en problèmes subjectifs, de se poser les problèmes qui se posent. Mais, pour valoir, les solutions doivent correspondre aux problèmes, de manière à les éteindre.

 

De ce fait, l'objectivité des problèmes est complétée par l'objectivité des solutions. Les fins étant les solutions, elles sont objectives. Mais il ne suffit pas de poser les fins dans leur objectivité, encore faut-il les atteindre, du moins dans une mesure compatible avec la survie et la destination. Cette contrainte confère aux fins un statut problématique. Elles sont à la fois des solutions de problèmes et des problèmes en quête de solutions. Cette circonstance confère à la problématicité humaine une seconde dimension, beaucoup plus ample et intraitable : comment faire, pour que les efforts humains au service des fins soient prévenus de trop échouer ?

 

Un troisième et dernier aspect du statut est l’universalité des fins. Comme les problèmes sont adressés à l'espèce en tant que telle et que l'objectivité problématique des solutions est indispensable à sa survie, toute société humaine vit la gamme entière des problèmes et s'ingénie à les résoudre par la poursuite des fins, tant bien que mal et à ses risques et périls.

 

La dernière question porte sur le rangement des fins

 

Elles sont toutes vitales et impossibles à ignorer, mais elles sont plus ou moins urgentes et décisives. Deux rangements sont possibles, que l'on peut combiner en une architectonique des fins. L’un repose sur la distinction entre fins dernières et fins intermédiaires, celles-ci contribuant à la finalité de celles-là, qui ne servent aucune fin autre qu'elles-mêmes. La vie est une fin, mais elle ne répond pas à la question : pourquoi vivre ? Seul le bonheur et/ou la béatitude mettent fin à toute interrogation ultérieure, si bien que toutes les autres fins sont intermédiaires.

 

Mais certaines sont plus centrales que d'autres, au sens où la qualité et la validité de leur effectivité retentissent plus profondément sur celles des autres et sur l'état des sociétés humaines. On peut plaider que la paix et la justice occupent la place la plus centrale, suivies par la prospérité et la solidarité. Quoi qu'il en soit, l'architectonique des fins est orientée sur les fins dernières, assistées des fins intermédiaires, et fondée sur les fins centrales étayées par les fins de service. Le bien est un mot pour désigner le rangement ordonné des fins de l'homme, et le mal son dérangement désordonné.

auteur: Jean Baechler
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