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Culture
Les fins dernières
La question de la fin ou du but ultime de l'existence est l'une des questions philosophiques par excellence. Que l'on soit religieux ou non, sur quoi peut-on s'appuyer pour répondre à cette interrogation ?
En prenant appui sur quel point d'Archimède serait-il possible de donner la réponse ultime au pourquoi ultime ? La démarche est, de fondation, métaphysique, puisqu'elle s'attache à ce qui est au-delà de la "physique", c'est-à-dire de tout ce qui entre dans la juridiction des sciences positives, dont l'éthologie. La question ne peut être posée que par un animal à la fois conscient et incertain de sa destination, c'est-à-dire un animal conscient de sa contingence comme d'un état n'incluant pas la nécessité de son existence.
Le syllogisme du contingent et de l'absolu
Si l'on pose le réel en général et les réalités humaines en particulier comme essentiellement contingents, la démarche métaphysique peut partir d'un syllogisme imprenable et en tirer des vues sur la bonne vie et sur les fins dernières de l'espèce humaine et de ses représentants. La majeure porte que, s'il n'y avait que du contingent, il n'y aurait rien. La mineure constate qu'il y a quelque chose, au moins l'animal qui s'interroge sur sa contingence. La conclusion est logiquement nécessaire : donc l'absolu existe. En termes plus ramassés, le contingent implique un non-contingent appelé absolu, car il existe absolument.
S'il s'agit d'échapper à la contingence de la vie bonne et de trouver un absolu de la bonne vie, il faut s'attacher à l'absolu et réussir à en extraire des indications portant sur celle-ci. Or, l'absolu accessible au connaître rationnel humain est passible de trois interprétations radicalement différentes. Selon l'une, l'absolu est l'Absolu Créateur et le contingent occupé par ses créatures. Selon une autre, l'Absolu est l’Émanateur et le contingent peuplé de ses émanats. Selon la dernière, l'absolu est le Devenir et le contingent l'ensemble des devenants perpétuellement en devenir.
Des interprétations religieuses ou séculières
Les trois interprétations sont logiquement cohérentes et rationnellement indécidables, car la décision supposerait la sortie de la contingence dans l'absolu, un exploit inaccessible à un être contingent, qu'il soit créature, émanat ou devenant. En conséquence, la question des fins dernières de l'homme ne peut pas être résolue rationnellement. Elle doit l'être non-rationnellement - ce qui ne veut pas dire irrationnellement - par une conversion ferme de la sensibilité, par une adhésion éclairée de l'intelligence et par un effort persévérant de la volonté.
On peut convenir d'appeler "religieuses" les interprétations de l'absolu comme Créateur ou Émanateur et "séculière" celle de l'absolu comme Devenir perpétuel. Toutes conduisent à des définitions objectives de la bonne vie, celle qui justifie l'existence humaine et lui donne un sens. Les versions religieuses donnent lieu à des développements si caractérisés, qu’elles en viennent presque à fonder un ordre religieux distinct de l'éthique.
La distinction entre le religieux, la religion et les religions
Pour en saisir le plus directement la nature, il suffit d'en tirer la description de la distinction entre le religieux, la religion et les religions. Le religieux est défini par son inscription dans le syllogisme métaphysique, limité par sa contraposition au séculier et caractérisé par son indécidabilité, dont il résulte qu'il ne sort du virtuel et n'accède au réel humain que par la médiation d'une vocation, d'une conversion et d’une adhésion appelées "foi".
La religion est l'ensemble des actions, des cognitions et des factions mises au service de la fin assignée à la foi et aux croyants, que l'on peut convenir d'appeler la béatitude promise par l'Absolu. La religion inclut aussi les états définis par le religieux, les devoirs afférents et les vertus correspondantes.
Les religions sont des spécifications de la religion, obtenues à l'aide de révélations de et sur l'Absolu et transcrivant à leur manière tout ce qui définit la religion. Comme le religieux propose deux interprétations irréductibles de l'Absolu, il doit y avoir deux classes de religions, celles qui se réclament d'un Créateur et interprètent la béatitude en termes de participation à son absoluité, et celles qui adhèrent à un Émanateur et visent une résorption en Lui.
Le bonheur comme fin dernière
L'absolu séculier propose aux humains éphémères le bonheur comme fin dernière, un état qui les convainc qu'il vaut mieux être vivant que mort. Le bonheur, au même titre que la joie et le plaisir, est une récompense, dont la plus grande probabilité d'occurrence dépend de la conduite des activités humaines selon la nature, en se mettant au service du bien, du vrai et de l'utile, en se conformant aux devoirs correspondants et en développant les qualités idoines.
Toutes les éthiques explicites et implicites proclament la même doctrine : mieux on remplit son métier humain en conscience, plus on retire de satisfactions de l'existence. Sur ce fondement séculier accessible à tous, y compris aux vocations religieuses, il est possible de concevoir et de vérifier dans la documentation historique des spécialisations au service de l'excellence humaine, de la gamme des plaisirs et même de la quête mystique, car celle-ci connaît des expressions aussi bien séculières que religieuses.
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auteur: Jean Baechler en savoir plus sur l'auteur |
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