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Culture
Les musées sont-ils fréquentables?
A propos du livre de Jean Clair, Malaise dans les musées (Flammarion, 2007).
Visiter un grand musée n'avoisine-t-il pas dorénavant le degré zéro du plaisir ? Jean Clair, ancien directeur du musée Picasso à Paris, le pense et entend le montrer dans cet ouvrage.
Visiter un grand musée n'avoisine-t-il pas dorénavant le degré zéro du plaisir ? Jean Clair, ancien directeur du musée Picasso à Paris, le pense et entend le montrer dans cet ouvrage. En effet, chaque visite de grand musée implique de réserver sa place des semaines à l'avance et de supporter les fatigues de la queue interminable, la cohue et les bousculades à l'intérieur. En raison à la fois de l’inscription du musée au circuit touristique mais aussi de son caractère d'obligation culturelle à forte valeur symbolique (il faut ainsi "faire" telle ou telle expo). Les visiteurs sont en tel nombre qu'il faut compter avec un bruit d'enfer, la promiscuité du coude-à-coude, et l'impossibilité de demeurer seul immobile devant une œuvre. Impossible de ne pas être distrait par les niaiseries échangées ou des commentaires spontanément triviaux, les cris des guides et ceux des enfants qui s'ennuient ou par les éclairs de flash. Disposant d'un minimum d'information sur les œuvres, bousculé, poussé dans un flux agité ou languissant, le visiteur doit aussi faire face à la frustration des salles fermées faute de personnel et celle, encore plus agaçante, des œuvres abimées ou mal éclairées.
Par ailleurs, Jean Clair se demande qui, dans cette foule, a la volonté de fournir le véritable effort qui serait nécessaire pour déchiffrer tel tableau de Durer ou telle machination de Duchamp, effort pas moins exigeant, selon lui, que celui pour comprendre la fission de l'atome. La réalité d'une visite dans un grand musée actuel de Paris, de Florence ou de Saint Petersbourg montre qu'il est en effet impossible d'y être véritablement éduqué, d'y étudier sérieusement ou de trouver sujet à délectation: or, c'est précisément là les trois finalités supposées d'un musée public.
Celui-ci n'est-il donc pas devenu un trou noir qui avale et digère toute œuvre et toute personne sans distinction ni savoir faire ? Jean Clair montre qu’à partir d'une telle désorientation, on ne peut qu'arriver à des dérives. Il en prend exemple au musée des Arts Premiers (qui ne représente pour lui qu'un retour au regard colonial qu'il prétend abolir) et surtout à la calamiteuse affaire du projet du Louvre à Abou Dhabi. Dans un glissement insupportable, le Louvre deviendrait avec cette opération l'égal d'un quelconque produit, d’une banale marque de luxe à rentabiliser sans scrupules. Ces effets ne sont que les termes d'une longue dérive muséologique. Le musée-spectacle-pour-tous souffre depuis longtemps d'une vacance sémantique dont tout musée risque d'être la proie.
Ce vide prend sa racine, selon Jean Clair, dans l’oubli de l'origine sacrale de l'art. Il raconte comment il a observé, au musée des Arts Premiers, un groupe de visiteurs ravis en train de boire les paroles d'un conteur africain expliquant que ces objets sont sacrés et investis d'une fonction précise, particulièrement bénéfiques ou profondément dangereux. C'est totalement oublier que toute la tradition artistique de l'Occident a multiplié les œuvres possédant les mêmes pouvoirs extrêmes et ce, des siècles durant. Clair donne des dizaines d'exemples de ces pouvoirs, fastes ou néfastes, des images peintes ou sculptées en Europe, que ce soient les images consolatrices relatant la passion (les tavolette italiennes) ou des images d'infamie (comme les Schandbilder allemands).
Il y a donc un oubli radical et un abandon de la foi dans les images, et ceci pas seulement au niveau individuel: Clair montre comment la République aussi bien que l'Eglise ne croient plus à l'art et en ont, elles aussi, oublié le sens et perdu l'usage. Par conséquent, en ayant oublie l’histoire et la puissance symbolique des œuvres d'art de notre propre tradition, et en ignorant leurs finalités, on ne peut que tolérer sans protester la mutation profonde des lieux qui leur sont consacrés: les musées publics, qui pourraient devenir de vastes mausolées impraticables. Et Jean Clair de fustiger en passant aussi bien l'insupportable facilité de la brutalité gratuite que l'idiotie de certains artistes contemporains, trop attirés par l'insignifiance, pourtant bien médiatisée, de leurs œuvres, et omniprésents dans d'autres «grands» musées de la création contemporaine.
Malgré un certain élitisme, l'absence de contre-propositions fécondes et quelques exagérations (selon Jean Clair, céder le nom du Louvre équivaudrait à appliquer la logique des camps de concentration), nous nous trouvons certainement devant plusieurs questions pertinentes quant à la véritable utilité et l'avenir des musées, questions qui méritent un vrai débat public.
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auteur: Emmanuel Guérin en savoir plus sur l'auteur |
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La malaise de Jean Clair
On a quand même l'impression que l'auteur est surtout nostalgique du temps où les musées étaient réservés à une élite, alors même que leur "démocratisation" est toute relative (voir à ce sujet le dernier numéro du mensuel Alternatives Economiques). | |||
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