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Saddhu à Kumbh Mela (Inde)
Les niveaux de réalité de l’humain
Il est évident que l'espèce humaine appartient au règne animal, elle a pourtant inauguré un règne inédit sur Terre. Quels sont ses caractères spécifiques, qui ne la détachent pas pour autant du genre commun ? Il faut certainement chercher dans un caractère total et non dans tel ou tel caractère séparé.

L'espèce humaine appartient sans conteste au règne vivant en général et animal en particulier, mais elle s'en distingue au point d'avoir inauguré dans la Nature et sur Terre un règne inédit, exclusivement humain. Quels sont le ou les caractères qui mettent l'espèce Homo sapiens à part de toutes les autres, sans pour autant la détacher de leur règne commun ? Les contre-offensives menées à travers les siècles contre la thèse cartésienne de l'animal-machine et de la radicalité ontologique de la distinction humaine ont conduit les éthologues à disqualifier tous les critères avancés successivement. Même le meurtre en bande organisée, qui paraissait assuré de demeurer une exclusivité humaine, a pu être observé il y a quelques années chez les chimpanzés vivant en liberté.

 

L'historicité est la marque de l'humain

 

En fait, l'originalité fondatrice de l'espèce ne doit pas être recherchée dans tel ou tel caractère séparé, car, du moment que nous appartenons au règne vivant, des esquisses et des prémisses en sont à coup sûr repérables dans d'autres espèces. Le caractère original est total, à savoir que nous sommes la seule espèce engagée dans une et des histoires. L'historicité est la marque de l'humain. Le vivant et l'univers peuvent évoluer et être entraînés dans un devenir, mais ils ne vivent pas des histoires à la manière humaine, marquées par la diversité, la contingence, l’imprévisibilité, le chaos, le tâtonnement, même si, rétrospectivement, elles apparaissent intelligibles aux yeux de l'historien, du sociologue et du philosophe. Or l'historicité humaine a pour condition de possibilité la non programmation génétique. Plus précisément, le génome humain définit des virtualités, mais il ne précise pas les actualités. Nous sommes programmés pour parler, non pour parler français ou chinois. On naît virtuellement humain et on le devient actuellement dans un milieu humain, qui a réussi à quitter la virtualité pour l'actualité. On apprend à parler sa langue maternelle au contact de locuteurs de cette langue.

 

Tout ce qui est humain, intègre, par nécessité, trois niveaux de réalité

 

L'espèce humaine est la seule à avoir une nature virtuelle et à devoir l'actualiser culturellement, si l'on entend par " culture" une manière parmi d'autres de devenir humain. Le langage est naturel, mais les langues sont culturelles en ce sens. Ce statut singulier de l'espèce dans le règne vivant a pour conséquence spectaculaire que tout ce qui est humain, intègre, par nécessité, trois niveaux de réalité et que l'identité humaine reçoit de cette trinité une réalité mouvante. L'application à l'individu permet d'en saisir le plus facilement la complexité et la vérité. Les démographes estiment que peut-être cent milliards d'humains ont vécu et vivent encore depuis l'apparition de l'espèce sur l'arbre buissonnant du vivant. Il n'est pas douteux que tous ont appartenu et appartiennent à la même espèce et en partagent la même nature, au moins au sens où ils ne sont ni des chimpanzés ni des rats ni des fourmis. Chacun est défini par un niveau spécifique de réalité, le même pour tous, puisqu'il exprime l'appartenance à l'espèce en tant que telle. Le caractère fondateur du niveau est la non programmation, que l'on peut convenir d'appeler la liberté. L'espèce est libre en ce sens et chacun de ses représentants avec elle, sauf à être exclu de la virtualité acculturable par un vice de conformation biologique, par un traumatisme ou par une dégénérescence.

 

L'acculturation permet l'actualisation d'un niveau culturel de réalité, toujours pluriel

 

Chaque humain demeurerait virtuellement humain, s'il ne bénéficiait pas d'une acculturation dans un milieu culturel. Cette exigence équipe tout être humain d'un niveau culturel de réalité. En fait, ce niveau est toujours pluriel, car un individu fréquente toujours, même dans les sociétés les plus simples, plusieurs cercles culturels, depuis le couple et le ménage jusqu'à la civilisation. Il en reçoit des impressions plus ou moins vives et plus ou moins exprimées selon les circonstances. La pluralité culturelle fait de toute tentative, pour l'attribuer à un cercle culturel exclusif, un biais idéologique et déshumanisant de fondation. Aucun Français n'est exclusivement français, il est aussi et tout autant de sa famille, de sa condition, de sa résidence, de sa province, de l'Europe et de la civilisation européenne, pour le moins.

 

Chacun est défini par un niveau idiosyncrasique de réalité

 

La non programmation, enfin, et son fondement biologique dans une complexité neuronale défiant l'imagination ont pour conséquence un degré de liberté inédit dans le vivant et le fait que deux êtres humains ne sont jamais rigoureusement identiques. Chacun est ainsi défini par un niveau idiosyncrasique de réalité, par la manière irréductiblement singulière et unique qu'il a d'être humain et acculturé. Chacun parle le langage humain et une langue maternelle, mais chacun le fait à sa façon reconnaissable entre toutes. Ces trois niveaux de réalité se retrouvent dans tout ce qui est humain, sans exception. Tout y est toujours, à la fois et sans contradiction, humain général, culturel particulier et idiosyncrasique singulier.

auteur: Jean Baechler
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sur contre-feux.com

de Jean Dumas le 06/05/2008 à 15h07
Pour trois réalités, une même nature : la culture

La dernière phrase de l'article me fait penser à une citation de Hegel : "L'en-soi (l'humain général) se phénoménalise et devient pour-soi (idiosyncrasique singulier) par la médiation du chez-soi (culturel particulier."
Mais là où le philosophe voit un mouvement, une dialectique, Jean Baechler semble pencher pour l'immédiateté intemporelle de cette triple réalité.
Il semble ne pas prendre en compte la richesse de la contradiction, qui empêche la simultanéité des états.
Prenons l'exemple du bourgeon : pour Hegel, il contient en germe, de manière potentielle, la fleur, qui contient elle-même le fruit. Cependant, pour que la fleur apparaisse, il faut nécessairement que le bourgeon disparaisse dans cette nouvelle naissance, d'où la fertilité de la contradiction.
Peut-on atteindre dans un même temps l'Homme à travers l'homme?
Rien n'est moins sur...
Mais la richesse de l'article du sociologue est de nous montrer que l'homme trouve l'Homme dans la culture, mais que l'inverse est aussi vrai, en ce que l'ontologie ou l'essence, l'idiosyncrasie humaine est, à n'en pas douter, cette dite culture...

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de Alicia Claverie le 06/05/2008 à 17h27
L'homme sans contradiction n'est pas l'homme

Il me semble tout à fait pertinent de rapprocher la sainte trinité hégélienne à la thèse formulée par Jean Baecher et de tirer les conclusions qui s'imposent. Vouloir nier la contradiction en implantant trois tendances en l'homme de manière simultanément c'est peut-être passer à côté d'une définition à la fois dynamique et exclusive de ce qui fonde l'homme. Rousseau montre à travers ces écrits politiques - mais aussi esthétiques - que c'est justement la création d'artifice qui est la nature profonde de l'homme, et c'est à travers ces créations sans cesse renouvelées, qu'il reconnaît en lui et en autrui, l'homme. Passer par l'Homme pour définir l'homme, c'est vouloir rationaliser un mouvement qui est toujours individuel et contradictoire.

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