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Famille lisboète (vers 1920)
Flickr (Goulao)

Penser les âges de la vie (1)

Il semble que c'est au moment où, grâce à l'allongement de l'espérance de vie, nous avons le plus de chance de vivre la totalité des âges, que les moyens de les concevoir clairement nous font le plus cruellement défaut. E. Deschavanne et P-H. Tavoillot analysent ce paradoxe avec brio dans Philosophie des âges de la vie (Grasset).

Les questions "comment grandir" et "comment vieillir" qui trouvaient dans les dispositifs traditionnels des réponses efficaces et des évidences quasi naturelles, se sont peu à peu ouvertes jusqu'à devenir béantes - elles se formuleraient aujourd'hui même ainsi "pourquoi donc grandir" et "à quoi bon vieillir".

 

Est-on voué au désordre des âges ?

 

L'enfance devient un problème, l'adolescence interminable, la maturité introuvable et la vieillesse ennemie

La confusion que reflète cette question se trouve au cœur de la crise de l'éducation de l'école, de l'autorité, des difficultés de transmission ; tout ceci semble s'enraciner dans cette nouvelle indétermination des âges. En effet, l'enfance devient un problème, l'adolescence interminable, la maturité introuvable et la vieillesse ennemie. Est-on alors voué au désordre des âges? Les auteurs examinent deux scénarios possibles qui se dégagent de ce constat : soit on est en train de vivre la fin des âges, soit l'on assiste au conflit des âges.

 

1. Tout se passe comme si l'individu de notre époque, incapable de vivre la part difficile ou contraignante de chaque âge, se façonnait un âge rêvé constitué de la meilleure part de toutes les périodes de la vie : un peu de l'innocence imaginative de l'enfant, la vitalité révoltée de l'adolescent, l'autonomie responsable et l'indépendance financière de l'adulte et la sagesse désintéressée de la vieillesse. Comment expliquer que personne ne veut plus faire son âge ou ne sait plus le définir avec précision ?

 

2. Loin de disparaître, les âges se figeraient aujourd'hui en catégories antagonistes, des quasi-castes, dotées chacune de leur propre langage, valeurs, cultures. La détestation des jeunes ou des vieux, l'intronisation de l'enfant roi, les revendications jeunistes, les lobbies des seniors semblent le prouver

 

Ces deux scénarios se rejoignent, selon les auteurs, sur un même constat : la crise de l'âge adulte

 

Le monde contemporain se meurt-il de l'absence ou de la démission massive des adultes ?

Le cœur de la confusion des âges s'expliquerait, selon eux, par l'effacement de cette figure pivot de l'existence humaine. Car, il reste impératif pour un jeune d’avoir un adulte à préparer et indispensable pour le vieux un adulte à prolonger et à compléter. Le monde contemporain se meurt-il de l'absence ou de la démission massive des adultes ?

 

Selon Deschavanne et Tavoillot, les âges sont de surcroît en train d'être lentement et difficilement réinventés et reconfigurés. Ce qui définit cette transmutation :

 

a. Une mutation démographique de grande ampleur et le formidable allongement de la durée de l'existence. L'espérance de la vie a quasi doublé en un siècle. Il y avait quelques dizaines de centenaires il y a cinquante ans, on en prévoit 150 000 en 2050. Une question éthique s'impose dés lors : que faire de cette tranche de vie supplémentaire? Mais aussi comment gérer ce fait du point de vue économique et politique ?

 

b. une révolution anthropologique. Notre culture est régie par la profonde révolution que représente l'avènement moderne de l'indivualisme, l'individu devenant l'objet social le plus précieux, et la valeur suprême de la société. Parce qu’il devient la norme, tous les seuils collectifs traditionnels, les rites de passage, les rôles prédéfinis pendant des siècles s'effacent. Tous les piliers sociaux - famille, école, Eglise - paraissent faire défaut et le laisser orphelin et presque trop libre.

 

c. une crise philosophique. L'individualisation des âges concerne aussi les représentations idéologiques et spirituelles. On ne dispose plus de discours efficaces et solides sur ce qu'est un enfant ou un adulte, sur comment vieillir. Les discours ancrés dans des mythologies, des cosmologies ou des théologies qui en donnaient une finalité au destin ne nous suffisent plus à nous interpréter. La philosophie au dernier siècle, malgré tous ses changements, a même déserté la thématique des âges, question, ajoutons, humaine par excellence (le monde animal ne connaissant aucun âge véritablement, alors que la condition humaine est justement d'élaborer les phases physiologiques de la vie et de les symboliser).

 

Mais penchons-nous maintenant sur chaque âge séparément. (Retrouvez la seconde partie de cet article).

auteur: Emmanuel Ioannidis
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