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Dans Philosophie des âges de la vie (Grasset), E. Deschavanne et P-H. Tavoillot analyse en profondeur un paradoxe contemporain : plus nous avons de chance de vivre la totalité des âges, plus les moyens de les concevoir clairement nous font défaut. Penchons-nous maintenant sur chaque âge séparément.
Qu'est-ce un enfant ?
Vivons-nous l'âge de l'enfant tyran et aurions-nous besoin d'une nouvelle réaction pour ébranler ce despotisme infantile ? La centralité contemporaine de l'enfant est en réalité un trompe-l’œil, une chimère : infantolâtre, notre époque échouerait à penser correctement l'enfance ; et l'on arrive même à penser qu'il faudrait protéger les enfants de l'amour excessif et égocentrique de leurs propres parents.
La spécificité de l'enfant a toujours été pensée de deux manières : soit comme défaut - l'enfant est un adulte moins quelque chose -, soit comme excès - il est pris pour un adulte plus quelque chose. Défaut et excès, innocence et monstruosité, la pensée sur l'enfance oscille entre "les chères têtes blondes" et les "petits monstres". L'enfance est par conséquent dénoncée ou valorisée exactement à partir du même point de vue, l'âge adulte, âge de la liberté : elle est donc pensée comme le paradis promis ou l'enfer perdu de l'individu autonome.
En vérité, soulignent les auteurs, le contraire d'un enfant n'est ni l'adulte, ni l'adolescent, ni le vieillard, c'est l'enfant qui ne veut pas grandir, Peter Pan. Car l'enfant est, selon eux, avant tout un être qui veut grandir. L'enfance n'est pas, en effet, une nature, une hypostase ou un rôle, c'est une temporalité comme tout autre âge. Elle n'est pas un statut fixe mais un processus dynamique : comprendre cela est fonder la possibilité et saisir l'importance extrême de l'éducation.
Jeunes et jeunisme
Age de l'expérimentation et de la découverte de nouveaux horizons, bien au-delà des limites de l'enfance, âge de la disponibilité et de l'ouverture, notre appréciation de la jeunesse risque aussi d'être déformée par son appréciation excessive, voire sa sacralisation.
On appelle jeunisme la position ou idéologie qui critique l'idée de maturité adulte et valorise la jeunesse comme telle. Le jeunisme inverse la chaîne de transmission et brise la relation éducative : non seulement le jeune n'a rien à apprendre de l'adulte, mais celui-ci doit se mettre à l'école de celui-là. Caractérisé par le mouvement permanent et la perfectibilité infinie, la jeunesse serait l'essence de l'homme, tandis que l'âge adulte serait son aliénation. En réalité, le jeunisme est devenu au fil des années - en passant de la revendication révolutionnaire à l'individualisme consommateur - une vieille idéologie démago-nostalgique. De nos jours, les révoltes politiques de la jeunesse se proposent plutôt de conserver coûte que coûte l'ordre existant. La peur du monde semble avoir définitivement remplacé la révolte des jeunes contre le monde.
N'oublions pas par ailleurs les dangers multiples et les faiblesses de cet âge : l'inexpérience, l'illusion, l'indétermination, la dispersion, le narcissisme égoïste, mais aussi l'esprit étroit et un certain conformisme. Toute pensée basée sur la détestation d'un âge, que ce soit les jeunes ou les adultes, est en fait désignée d'une erreur : celle qui consiste à se fonder sur une incompatibilité de principe entre l'inexpérience et l'excellence, ou encore la perfectibilité et la maturité - comme si un mur inséparable séparait nécessairement les âges, en faisant que les vertus d'un âge sont les défauts de l'âge suivant.
L'âge adulte et les propres de la maturité
La maturité est-elle introuvable ? L'économie des âges semble avoir changé du tout au tout. L'âge adulte - qui jadis incarnait l'existence authentique - apparaît ébranlé, d'un côté par une adolescence qui s'éternise, de l'autre par l'émergence d'un nouvel âge de la retraite active et épanouie. L'âge adulte devient une longue crise, la fameuse crise "du milieu de la vie". Etre adulte ne paraît plus comme la condition et l'exercice de la liberté mais comme sa négation, sa sclérose et son atrophie. Par conséquent, si il échoue dans ses projets, l'adulte déprime parce qu'il a échoué ; si il réussit, il déprime parce qu'il n'y a plus rien à espérer, et que le charme des possibles s'est rétréci dangereusement.
Mais l'idée de la véritable maturité manifeste l'écart entre l'adulte social et l'adulte spirituel, entre l'exigence de réussir dans la vie et réussir sa vie. Mais quels sont alors les propres de la maturité ? Les auteurs en désignent trois :
- L’expérience. Le passage à l'âge adulte est un seuil décisif car il représente, sur le plan individuel comme sur le plan collectif, le moment même où s'ébauche une réconciliation avec le monde. On ne pense plus par la volonté (en imaginant le monde tel qu'il devrait être) mais par l'intelligence (en contemplant le monde comme il est). Etre adulte est aussi atteindre, à travers une longue expérience, un point à partir duquel on est armé pour faire face au nouveau, et même à ce que l’on n’a jamais éprouvé auparavant. Comme écrivent les auteurs, le travail propre à l'âge adulte est de "mettre en trame les événements, systématiser les expériences, et relativiser la nouveauté"
- La responsabilité. Les auteurs examinent la parentalité comme modèle de la responsabilité adulte. Le parent est bien responsable à la fois de ses enfants parce qu'il en est l'auteur, et pour ses enfants parce que leur survie, leur devenir et leur bien-être dépendent de lui. On assiste sans doute, et depuis longtemps, à une mise en question, parfois radicale, de ce modèle et à sa fragilisation progressive. Et pourtant on remarque - en même temps qu'on annonce la fin des familles - un surinvestissement affectif colossal, une quasi-sacralisation de ce modèle, à tel point que les homosexuels estiment inique d'être privés de ce rapport fondateur de l'être adulte. L'âge adulte désignerait une sortie progressive d'une existence exclusivement égocentrique vers un Autre, dont on prendrait avec conscience, et même avec plaisir, la responsabilité.
- L’authenticité. Souvent, dans la jeunesse, la revendication de l'originalité et de la singularité est tout près du risque de la platitude et de l'insignifiance. Chacun voulant être soi-même finit par être identique à tout le monde, comment le montrent les effets de mode divers et variés. Consultons les philosophes sur le propre de l'authenticité : comme le notait Heidegger, l'essence de l'homme ne peut reposer que sur sa faculté unique de s'arracher du monde des choses, de la quotidienneté et de la consommation. Pensons aussi à l'analyse nietzschéenne de l'homme de grand style, agissant dans la pure affirmation de soi, sans avoir besoin de nier, de réfuter ou de critiquer qui que ce soit ou quoi que ce soit.
Et pour finir : osons concevoir et revendiquer même une autre vieillesse qui, loin d'être un refuge paisible et tiède, et encore moins une déchéance programmée, devient la longue période pendant laquelle l'individu persévère et approfondit ses trois tâches - expérience, responsabilité, authenticité - infinies par leur nature même.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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