Culture
Publié le 07/02/2008
par Emmanuel Ioannidis
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NOTE DE L'ARTICLE :

Les Mémoires de Sollers : un très faux «Vrai Roman»

Dans une parodie involontaire de Nietzsche et de Casanova, Philippe Sollers publie des mémoires assez consternantes, surtout pour ceux qui l’apprécient. Il y a trois niveaux de déception légitime, à la lecture d'Un vrai roman (Plon, 2007), qui concernent son style, sa morale et sa problématique fondamentale.

 

Qualités littéraires

 

Dans une écriture débraillée, parsemée d’expressions vulgaires, Sollers présente un texte bavard, avec beaucoup de répétitions et une stratégie manifeste de pur remplissage. Il  n’hésite pas à se citer en permanence et à nous offrir des digressions inutiles sur une star de Hollywood ou tel de ses articles (in extenso) sur la scientologie. Le ton choisi fait penser à celui qu’on adopterait dans une émission de télé ou dans un salon parisien. Un exemple anodin mais symptomatique: évoquant un entretien avec la pianiste Martha Argerich, il ajoute immédiatement: «Comment ? Vous n’avez pas son enregistrement des Suites Anglaises de Bach ? Vous êtes incurable». Ajoutons le sentiment pénible que procurent plusieurs questionnaires pubertaires qu’il se pose à lui-même -«Et l’envie ? Il m’arrive d’envier. Et l’oiseau que je préfère ? La mouette » etc...- et l’impression générale de survol et de hâte, même pour les questions les plus graves.

 

Qualités morales

 

Le livre entier ressemble à une pose interminable dont le souci principal est de se donner le beau rôle à toute occasion. Le narcissisme qui s’y manifeste est tellement exacerbé qu’il porte plus au sourire qu’à l’agacement. L’auteur se croit excellent joueur et dévoile avec une autosatisfaction étanche à toute idée de critique, et surtout d’autocritique, la longue liste de ses réussites. Il incarne celui qui ne s’est jamais fait prendre, et se sait au fond invisible, celui qui, tel Nietzsche, a su tout tourner à son avantage et aurait réussi ses riches aventures en restant insoupçonnable et clandestin, ravi d’avoir évité toute responsabilité triviale (le service militaire ou le travail par exemple). Pour ne pas parler de l’amour et des femmes, évidemment. Comme on ne le sait peut-être pas, «après 40 ans d’aventures diverses, une sorte de savoir absolu peut être constaté sur ces choses». Un tel homme se sait indispensable, et on pourrait tout faire sauf l’ignorer, il l’avoue: «je reste le meilleur Méchant possible, le film sans moi aurait moins d’éclat». Suivent une série d’apologies pour le moins faibles; ainsi pour sa médiatisation excessive: «On est convoqué, on y va, on redit à peu près la même chose… l’existence se passe dans des taxis et des studios… Vous pensez qu’on peut éviter ça sans fâcher l’éditeur et vivre à l’écart ?». Quid de l’auteur clandestin qui ne fait que vivre caché ? Comment parader au coté de starlettes dans des émissions people et se dire sérieusement «immunisé par une solitude extatique» ? Comment annoncer de ne pas vouloir parler de prix «qui n’ont jamais été son affaire» pour faire suivre une liste exacte de ses moindres prix ?

 

Mais il n’y pas que Sollers qui se trouve irrésistible. Prenons Mitterrand par exemple, dont Sollers précise: «il voulait me séduire, bon, ça n’a pas marché». Il s’agit là en effet d’un autre échec particulièrement regrettable, l’incapacité de Sollers à parler de ses rencontres, pourtant illimitées. Et ce pour deux raisons: il ne peut, en parlant des autres, que refaire encore son propre éloge et, d’autre part, il doit éviter soigneusement qu’un auteur ou un artiste, surtout vivant, lui fasse de l’ombre. Il ne s’agit donc jamais de Lacan, Breton ou Aragon, mais encore et toujours de Sollers. Portrait d’Aragon ? « Aragon me compare à un violoniste à la mesure de David Oïstrakh, je rejette mes cheveux en arrière, une attaque à l’archet révèle un futur grand musicien, je parle des femmes comme personne». Et puis Foucault serait trop énervé, Deleuze trop grinçant, Althusser trop malade, Derrida trop dissimulé... Et le comble: savez-vous qui est Carlos Fuentes ? Un «businessman athlétique». Et Vargas Llosa ? Une «dentition parfaite» ! (Accessoirement, il s’agit de deux écrivains autrement plus importants que Sollers). L’incapacité d’approfondissement d’une matière pourtant abondante qu’est sa vie n’a d’égal qu’un certain amateurisme revendiqué: l’auteur apparaît comme l’amateur en tout, en religion, en musique, en femmes, en Mao, en langues...

 

Un écrivain et sa vie

 

Mais le problème majeur est bien la qualité réelle de Sollers. Nous reconnaissons volontiers qu’il est un auteur de grand talent, qu’il a une œuvre féconde, et qu’il a fait preuve de générosité en tant qu’éditeur. Mieux: il est d’autant plus important qu’il incarne un contrepoids à la pensée et l’écriture de la morosité revendiquée et du ressentiment. La question n’est donc pas uniquement la qualité du texte, qui contient certains beaux passages (d’habitude des citations de ses propres textes anciens), mais l’impression que nous nous trouvons devant des contresens généraux graves.

 

D’abord sur la question de la biographie, et des mémoires en général. Elle ne peut être intéressante qu’en ce qu’elle révèle un destin et fait preuve de profondeur en mettant en relief la force des motivations ou en témoignant sur de vraies joies et de vraies douleurs qui forment une vie, ses rencontres, les labyrinthes de la création, un témoignage sur une époque. Prendre des poses, faire une liste de ses réussites et s’applaudir reste la plus stérile des postures.

 

Ensuite sur sa propre vie, on aurait fort raison de ne pas croire Sollers ni sa version du succès en toute chose qu’il nous offre avec ce «Vrai Roman». Il n’est ni le frondeur ni le clandestin qu’il prétend être, il ne se situe au-delà des medias ni des petitesses du milieu, il en est au centre même et le représentant type: il veut se vendre et plaire à tous comme tout le monde. Il n’est pas non plus le grand méchant qu’il voudrait croire, mais tout simplement anodin, et on peut être certain que personne ne reste admiratif devant ses formules, hormis lui-même.

 

Enfin, le cas Sollers pose un problème autrement plus grave, celui du rôle de l’intellectuel dans une société. Celui-ci n’a pas vocation à représenter l’amuseur médiatique, ni un animal de compagnie pour salons parisiens, comme dirait Michel Surya (ce n’est point un hasard si Sollers est aussi inconnu à l’étranger qu’il est connu en France). Il n’a pas non plus vocation à formuler des bons mots ou écrire des fadaises complaisantes (sur Loft Story par exemple) pour se croire dans le coup, ni à participer à des émissions vulgaires. Cette posture fragilise et ridiculise la place de l’intellectuel qui ne devient, dans la conscience publique, qu’un beau parleur et un amuseur vain, donc, au fond, parfaitement oubliable voire superflu.