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Qu'est-ce qu'une civilisation ?

La sphère politico-médiatique a beaucoup parlé en début d'année de "politique de civilisation", et ce de manière très superficielle. Revenir sur le concept de civilisation n'est pas inutile. Eclaircissements.

On convient de désigner par le mot de ‘civilisation’ le concept d'un mode particulier d'humanisation, ainsi défini qu'il soit le moins particulier possible, sans, pourtant, verser dans l'universel humain. Une civilisation saisit l'humain, actualisé dans le temps et dans l'espace et historicisé, à un niveau de particularité subuniverselle et de généralité supra-particulière. Ce statut singulier et quelque peu abscons donne un accès direct à des réalités empiriques et permet de les saisir dans ce qu'elles ont d'essentiel.

 

Une civilisation définit une manière d'être humain à la fois particulière et universalisable

 

En tant que subuniverselle, une civilisation définit une manière d'être humain à la fois particulière et universalisable, au sens où elle peut inclure un nombre indéfini d’êtres humains, jusqu'à englober l'humanité entière. En tant que particulière, elle explore un champ de possibles toujours plus étroit que le champ de possibles ouvert à l'espèce humaine en tant que telle. L'espèce trouve à sa disposition, mais à l’état virtuel, toutes les religions possibles, alors que la civilisation tend à n’en retenir qu'une seule et en tire avec le temps tout ce qu’elle contient d’implicite. Par le fait même, toutes les autres possibilités sont, sinon rendues impossibles, du moins marginalisées ou soumises à des interprétations qui les ramènent au courant principal.

 

Un accident de l'histoire a fait migrer le bouddhisme hors du continent indien. Ses pérégrinations ont abouti en Chine dans les premiers siècles de notre ère

Ainsi l'Inde a développé pendant plusieurs millénaires et poussé jusqu'à son expression parfaite dans le bouddhisme l'exploration d'une interprétation de l'Absolu, qui le conçoit comme immanent et fait de tous les êtres des émanats de l’Être. Un accident de l'histoire a fait migrer le bouddhisme hors du continent indien. Ses pérégrinations ont abouti en Chine dans les premiers siècles de notre ère. Il y a rencontré une civilisation très différente, dont l'ancrage métaphysique dominant est moins religieux que séculier et met l'accent sur un absolu conçu comme l'engendrement infini et éternel de devenants éphémères par le Devenir. Ce choix de civilisation a induit un infléchissement marqué du bouddhisme dans le sens taoïste et fait du chan chinois et du zen japonais plutôt des éthiques de la bonne vie que des religions du salut. L'Asie Antérieure et, à son imitation par un autre accident historique, celui de l'empire romain, l'Europe ont suivi des indications radicalement différentes et exploré les possibilités religieuses ouvertes par l'hypothèse métaphysique d'un Absolu transcendant, personnel, Créateur de créatures.

 

Mais la proximité de l'universel permet aux thèmes fondateurs d'une civilisation d'être reçus avec un minimum d'accommodements par n'importe quel être humain ou par toute population culturellement distincte.

 

Il n'est nul besoin d'être européen pour se convertir au christianisme, ni indien pour être séduit par les enseignements upanishadiques, ni chinois pour pratiquer le taoïsme. Trois conséquences majeures résultent de cet état de fait. L'une est la faculté réservée à toute civilisation d'emprunter à d'autre des éléments, mineurs ou majeurs, et de les intégrer à son génie propre. Une autre est la possibilité d'introduire dans une civilisation commune, au besoin après une conversion culturelle profonde, toute population humaine appelée à partager son sort. Ce sort est avant tout politique, si bien que l'extension spatiale d'une civilisation a toutes chances de correspondre à celle d'un espace politique impérialisable ou impérialisé. À la limite, il est concevable que l'humanité entière partage la même civilisation. Celle-ci n'en deviendrait pas pour autant universelle au sens d'humaine spécifique, elle demeurerait particulière, mais commune à tous. La troisième et dernière conséquence pourrait être une situation, où, loin de s'incliner devant une civilisation commune, toutes mettraient en commun leurs trésors culturels et abandonneraient à chacun le soin d'en tirer sa propre interprétation particulière d'une humanisation satisfaisante.

 

Dans sa dimension supra-particulière, une civilisation apparaît comme un flux d'actualisations culturelles de plus en plus particulières

 

Et ce à mesure que l'attention se porte davantage sur le local et l'instantané. Mais toutes entretiennent quelque rapport, aussi ténu soit-il, avec le niveau subuniversel. Cette circonstance entraîne, à son tour, deux conséquences majeures. L’une impose à la civilisation une dimension spatio-temporelle de grande ampleur. Les données empiriques révèlent que les grandes civilisations émergées de la mutation néolithique en Chine, en Inde, en Asie Antérieure, en Europe, en Amérique précolombienne, ont une extension temporelle de l'ordre de cinq mille ans et couvrent environ cinq millions de kilomètres carrés de terres émergées. La seconde conséquence est d'importance plus centrale pour l'étude des civilisations, car elle permet de les définir comme des espaces sociaux, où une succession indéfinie de générations participe à une dialectique sans fin de thèmes et de variations et ce à tous les niveaux de particularisation. L’un et le multiple, le même et l’autre caractérisent ainsi les civilisations.

crédit photo : Flickr
auteur: Jean Baechler
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