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Culture
À chaque décennie, son film de morts-vivants engagé. Après la charge contre le racisme en 1968 dans La Nuit des Morts-Vivants, la critique de la société de consommation dans Zombie en 1978, et l’élan anti-militariste du Jour des Morts-Vivants en 1985, quel devait être le thème du Romero de la décennie 2000 ? La prolifération médiatique et le subjectivisme croissant des sources d’informations.
Une fable contemporaine médiatisée
Romero place d’emblée son récit sous le signe de la mystification. Alors que dans Cloverfield la narration à la première personne est utilisée pour jouer sur le sensationnel, le procédé est repris dans Diary of the Dead (1) pour casser les effets de réel.
Romero esquisse le portrait d’une société paranoïaque où la vérité a perdu ses attributs d’objectivité pour n’être plus que le reflet douteux d’un "moi" isolé et autocentré. La caméra se contente de retracer le point de vue subjectif de Jason Creed, un étudiant en cinéma devenu journaliste face à l’ampleur des événements qui se déroulent autour de lui. N’accordant aucune confiance aux médias traditionnels et aux vidéos postées sur Internet, mensongères et manipulatrices, Jason endosse la lourde tâche de livrer au spectateur sa parcelle de vérité ; la seule dont il soit réellement sûr. Mais, dans ce contexte où tout message médiatique est rejeté, la caméra du témoin est à son tour soupçonnée de constituer un élément douteux et perturbateur. Rien n’incite le spectateur à croire que le protagoniste lui dit vrai. D’autant que les références ironiques aux codes du film de Zombie et leur dévoiement humoristique révèlent en toile de fond la présence de Romero et relèguent Jason Creed au statut de réalisateur fantoche.
Ces jeux de faux-semblants font perdre toute crédibilité au récit qui prend la couleur d’un conte trop de fois répété pour être cru "sur parole". Perdu dans les méandres de l’énonciation, le spectateur comprend bien vite que l’intérêt n’est pas de sombrer dans le piège de l’illusion narrative. Il plonge alors dans une fable contemplative où l’humanité se mire dans le regard désabusé du mort-vivant.
Le Zombie, allégorie de la société de consommation
Les zombies sont un repoussoir. Ils ne sont ni bons ni mauvais : "Les réactions humaines face aux zombies, c’est ça qui m’intéresse. Finalement, dans mes films, [ ] les zombies ne sont qu’un révélateur". Ils révèlent aux hommes la face cachée de leur humanité. Ils sont à la fois l’autre et le même. Chacun est susceptible de devenir l’une de ces créatures issues de la communauté des hommes ayant sombrés dans la barbarie, guidées par leurs instincts primaires de faim et dénuées de toute pensée intelligente. Le vers est dans le fruit. A travers le mort-vivant, l’humanité est conduite à se regarder dans un miroir inversé et à s’interroger sur elle-même.
Une question troublante surgit de cet espace poreux entre le mort et le vivant : sommes-nous des vivants-morts ? Dans la tradition Vaudou, un Zombie est un être privé de son âme et réduit en esclavage par un sorcier. Or, entre la déambulation des morts-vivants dans le supermarché de Zombie et celle des consommateurs-machines de nos supermarchés, la différence est ténue.
Les vivants-morts "vivent" une existence déshumanisée, sans autre but que de satisfaire leurs pulsions, sans autre élan vital que celui de "manger" son prochain pour prendre sa place, concurrence économique oblige. Un vivant-mort se cache derrière le sourire de vos collègues, de vos voisins, de votre famille
Un coup de pied dans la fourmilière
Les zombies mettent les hommes devant le fait accompli. Ils révèlent les dysfonctionnements de l’ordre ancien et représentent les agents du changement social. Personne ne sait pourquoi ils sont apparus et leurs révélations subversives dérangent ; mais une chose est sûre : ils transforment la société et la vie de chacun en profondeur. Il va falloir faire avec. Les zombies, porteurs du nouvel ordre social mettent un coup de pied dans la fourmilière.
Face à leur puissance de reproduction exponentielle, les personnages doivent déployer toute leur puissance vitale dans la lutte et la fuite. Ces personnages évoluent dans le déni et la résistance farouche. Au lieu de se laisser gagner par les forces de changement, aussi effrayantes soient-elles, ils décident de s’enfermer dans une chambre de survie "sans portes ni fenêtres", à l’abri de toutes les atteintes extérieures. Tentative désespérée pour rétablir la société ancienne au sein d’un microcosme, tentative vouée à l’échec car le danger vient (aussi) de l’intérieur
Le film de Romero retrace finement les mécanismes qui s’opèrent dans les mouvements de changement sociaux en lutte contre les mécanismes conservateurs. A la fin du film, Romero dessine pourtant une perspective optimiste. Les vérités admises par tous se fissurent, la contestation et l’indignation remplacent la subordination aveugle à la société ancienne, violente et déshumanisée. Le changement est en marche et les morts-vivants nous indiquent le chemin.
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auteur: Aloys Rainsart en savoir plus sur l'auteur |
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Romero Addicted !!!
Sorte de mise en abîme d’un classique du genre, le film que l’on voit est celui réalisé par les derniers vivants, avec un commentaire façon doc monté le dimanche en famille. Tous les moyens actuels sont bons pour réaliser ce film : caméra semi-pro pour les étudiants de cinéma, téléphones portables, webcam, etc. Bon, je reconnais qu’au sortir de la séance, j’ai été tout d’abord fort déçue : le rythme est (beaucoup) trop lent : bien sûr, les morts-vivants ne courent pas à une vitesse effrénée, n’empêche que le film se traîne carrément, encore plus que les héros qui le jalonnent. (Il faudrait en faire le remake maintenant !! :p) Néanmoins, après avoir laissé à la réflexion le temps de mûrir, le fond du film est là , et bien là , et bien acerbe. Bref, tout ça pour dire que j'adore et adorerai certainement toujours les films de Romero, pour leur engagement, pour la finesse de la métaphore, pour les niveaux de compréhension... Très bon article et très bonne critique d'ailleurs ! Néanmoins, il a été omis le merveilleux Land of the Dead, qui est assez mirifique dans le genre, autant que grandiose, aboutit et refermant (me semblait-il à l'époque) la "trilogie" de Romero débutée en 1968... :) | |||
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Le zombie et le philosophe...
Monsieur Rainsart, | |||
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M. De Geynerès, Je ne pense pas que le "conte" populaire du zombie soit le fruit d'un "manichéisme écrasant". Au contraire, il n'y a ni bien, ni mal. Le zombie est le bourreau et la victime, de même que l'homme pourchassé. Par contre, ce sont des mythes qui retracent la façon dont les hommes perçoivent leur condition dans notre société. Ces mythes ne servent pas d'aiguillon pour changer la nature humaine mais pour changer sa condition. Le "mythe populaire" ne sert donc plus à perpétuer le système, mais à le faire évoluer. Je pense que les "contes" populaires dessinent en creux l'histoire de l'époque à laquelle il ont été émis. Je ne fait pas du Zombie un philosophe, je me contente de penser que nous avons de nombreuses leçons à tirer des émissions de la conscience populaire. Il ne faut pas négliger le patrimoine culturel qui se forge sous nos yeux
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Monsieur, | |||
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C'est précisément tout l'intérêt (je n'aurai de cesse de le répéter !!) des films de Romero : plusieurs niveaux de lectures et autant de questions et de réflexions à la clé ! Pour ce qui est de l'intention de l'auteur... en dehors de lui-même (et là , je ne suis pas sûre qu'il soit friand d'interviews), ce ne sera que de la spéculation : l'avantage et l'inconvénient des différents niveaux sont qu'ils permettent d'y voir ce que l'on souhaite. Pour ce qui est du manichéisme, il est inévitable de prime abord (rappelons que le Sieur Romero est américain :p), mais il est nécessaire effectivement de le nuancer : les zombies (et c'est particulièrement visible dans le Territoire des Morts) gagnent en humanité (réactions, adaptations, compréhension) ce que les vivants perdent (certains apparaissant davantage sous les traits peu flatteurs de l'avarice, du pouvoir, de l'absence de conscience, etc.) En fait, je crois que l'intérêt de ces films n'est pas tant d'y montrer un zombie, que de montrer la relation qui s'instaure entre les vivants et les zombies, entre les différents vivants et, malgré tout, entre les zombies eux-mêmes. | |||
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Monsieur, Je pense qu'il ne faut pas mépriser et mésestimer l'intelligence profonde de la culture populaire. Cette culture n'est pas issue d'une "je", elle est issue du collectif. Il n'y a d'ailleurs pas de dichotomie entre le "je et l'autre dans ce domaine puisque "je" est traversé par l'autre, "je" n'est jamais fidèle à lui même, "je" est changeant. En somme, vos lectures nietzschéennes auraient dû vous apprendre que "je est un autre". Aussi, la question qui consiste à se demander si l'auteur a voulu faire passer tel ou tel message est nulle et non avenue. Peu importe l'intention de l'auteur, l'objet acquiert un sens par lui-même dès lors qu'il est propulsé dans la sphère publique. Je dirais même qu'il est plus intéressant de juger un objet culturel par rapport à ce que l'auteur n' a pas envisagé, et ce que cela révèle de profond. En fin de compte, la volonté propre de l'auteur n'est qu'un résidu de subjectivisme qui s'évanouit bien vite avec le temps. Être philosophe c'est débusquer les signes qui se cachent dans le quotidien et faire feu de tout bois. Enfin, je dirais que la vision de l'homme développée ici n'est pas manichéenne. Et pour cause, elle ne repose pas sur une vision fixiste de ce qui est une "Nature" de l'homme, mais sur une vision évolutive de sa "Condition". On ne peut pas être manichéen quand on pense que tout est possible et que la conception statique du bien et du mal doit être rejetée. D'où la différence capitale entre le concept de "Nature" et celui de "Condition" J'espère que j'ai pu, par ce modeste commentaire, étendre un peu vos limites. Bonne réflexion et à bientôt. | ||
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Cher Monsieur Rainsart, | |||
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