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Culture
Tiger Woods et le morceau de cire
Alors que le golfeur de génie amorce un prochain retour au Masters d’Augusta, on a davantage l’impression qu’il s’agit d’une nouvelle personne plutôt que du joueur que l’on était habitué à voir. Cette asymétrie identitaire trouve un élément de réponse chez Descartes, prouvant encore une fois que les esprits cartésiens sont les moins répandus.
L’ambition cartésienne
Alors que le XVIIe siècle entérine un rationalisme fondé sur le primat de l’existence de Dieu, Descartes préfère reporter la question divine un peu plus loin dans sa théorie afin de ne pas manquer le support même de la preuve de l’existence de Dieu : l’esprit, et plus particulièrement l’esprit qui sait distinguer entre ce qui advient clairement et distinctement de ce qui advient confusément.
Ainsi les Méditations métaphysiques s’occupent d’abord de consolider la nature d’un sujet pensant après les enseignements prodigués par l’exercice provisoire du doute hyperbolique. Dieu entre seulement en scène à partir de la troisième méditation, une fois que l’esprit a acquis suffisamment de logique pour être en mesure de constituer une preuve de l’existence de Dieu, lequel n’arrive pas, pour ainsi dire, tel un deus ex machina . Omniscient et omnipotent, on ne s’étonnera pas non plus que Dieu refasse une apparition dans la cinquième et avant-dernière méditation.
La nouveauté scientifique est radicale
Favorable à la meilleure certitude (ou, si l’on préfère, à ce qui est le plus vraisemblable), Descartes réinvestit un savoir dont il avait déjà critiqué le contenu dans le Discours de la méthode. La pauvreté des connaissances proviendrait d’une inversion des pouvoirs de connaître. Privilégiant le travail de l’esprit à travers la mise en place du doute méthodique, Descartes atteint un fort degré de certitude qu’il oppose aux duperies de nos sens qui ne transportent que l’erreur. Connaître, conformément à cela, c’est être capable d’abstraire par le raisonnement l’élément sensible d’un objet en visant directement son caractère intelligible. En d’autres termes, il faut apprendre à soutirer le plus évident en se retirant du plus faussement évident. L’exercice ne manque pas d’épouvanter un XXIe siècle qui formule ses énoncés par le biais d’une information de masse où l’abstraction ne dépend plus du raisonnement mais de la surexposition des images et des discours qui les accompagnent.
J’ai vu, j’ai entendu, donc je crois connaître
La tyrannie des sens, au risque de forcer le trait, est illustrée avec le fameux exemple du morceau de cire qui apparaît au cours de la deuxième méditation. Quel type de savoir peut-on élaborer à propos d’un morceau de cire extrait d’une ruche ? Nos cinq sens perçoivent tour à tour les traits saillants de la cire, acheminant de la sorte une première description acceptable.
En exposant ce même morceau de cire à la chaleur, on obtient littéralement une métamorphose : plus rien de ce qu’avaient décrit nos sens n’a subsisté. Mais nous savons en revanche qu’il s’agit du même morceau de cire ! Il n’en reste pas moins que nos sens n’appréhendent ici qu’une série de modifications accidentelles par opposition aux modifications essentielles qui déterminent clairement et distinctement les propriétés intrinsèques du morceau de cire. L’objectif scientifique consiste à se défaire des résultats d’une description qualitative construite par les sens. On remplace cette description primitive en lui préférant un usage conceptuel insatisfait des propriétés qualitatives (le morceau de cire a certes été altéré par la flamme, mais ce qui nous intéresse à présent est de comprendre comment il a augmenté ou diminué, comment sa quantité peut ainsi nous offrir une propriété supplémentaire et plus fondamentale), ce qui institutionnalise le raisonnement mathématique dans la description du monde réel.
Quand les sens et l’imagination s’entre-nourrissent, la pensée fait l’économie des images au profit d’un langage qui symbolise plus qu’il ne montre. L’abstraction géométrise le monde tandis que les sens sont par nature indisciplinés. Aussi l’esprit cartésien n’hésite pas à reprendre les mesures de ce que les sens ont déformé.
Voir, toucher, entendre etc. transforment trop vite la vérité en une simple relation des choses avec le corps. Le cartésianisme formalise ce réseau sensible en lui assignant des dimensions quantifiables et a fortiori raisonnables. Preuve, s’il en est, de la non-existence notoire des cartésiens purs.
Le golfeur dé-substantialisé
Contrairement au héros de Musil, Tiger Woods incarne l’homme de toutes les qualités à ceci près qu’elles ne sont plus les siennes mais les nouvelles qu’on lui a attribuées. Au cœur de la fournaise médiatique, on a fondu Tiger Woods comme on a réchauffé à la bougie le morceau de cire. Un nouvel homme est né, complètement décentré de sa base, attaqué par des esprits qui ont la double spécificité d’être respectivement concupiscibles et moralisateurs, c'est-à-dire primesautiers en fonction de ce qu’on leur donne à voir et paradoxalement spirituels dans ce qu’ils croient ensuite interpréter en leur âme et conscience.
Il a suffi d’un feu de paille pour enflammer les esprits
Avec pas grand-chose comme matière première, les sens ont démesurément pris le contrôle, réussissant l’ultime exploit de substantiver le non-être comme si l’acoustique générale du monde était favorable à la diffusion de la rumeur. À bien y regarder, Tiger Woods est pareil au morceau de cire des Méditations Métaphysiques. La seule différence, et elle est de taille, c’est que le nouvel esprit scientifique exige d’un morceau de cire qu’il se mette à parler dans la mesure où l’oisiveté du sensationnel s’est rendue coupable d’un homicide cognitif. Il est par conséquent dommage que le pardon prenne des allures d’expectative golfique alors que l’accusation n’a eu que faire des anciens exploits golfiques quand elle aurait pu démontrer la faculté de penser le "morceau de cire" avant son réchauffement, ne serait-ce que par esprit de nuance. En définitive la pensée puritaine demeure encore trop près de son sexe, peut-être même davantage que les autres.
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auteur: Gregory Mion en savoir plus sur l'auteur |
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