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Culture
Un bel exemple de vie intellectuelle
En cette période de prix littéraires, il est parfois bienvenu de prendre du recul et de se demander comment les livres viennent au monde. Notamment ceux des petites maisons d'édition qui tentent de maintenir exigence intellectuelle et qualité littéraire. David Meulemans nous parle de la sienne, Aux forges de Vulcain.
Contre-Feux : Dans une vie antérieure, vous avez été professeur de philosophie. Cette formation a-t-elle contribué à la création d’une philosophie nouvelle dans votre approche du métier d’éditeur ?
David Meulemans : Ce qui me reste de l’enseignement de la philosophie, c’est, d’une part, une foi infinie dans le pouvoir de l’esprit humain – et, d’autre part, l’intuition qu’une politique éditoriale ne doit pas segmenter le corps lectoral en publics (ce qui rendrait certes les choses plus simples d’un point de vue commercial !) mais conserver l’ambition que les lecteurs ne doivent pas se limiter à tel ou tel genre de livre. Pour un éditeur, cela signifie travailler à des essais lisibles par des lecteurs de romans, à des romans lisibles par des lecteurs d’essais. Ma philosophie de l’édition, c’est de chercher à respecter dans mon lecteur la richesse de son esprit.
C-F : Votre domaine de recherche est celui de l’esthétique philosophique. On ne résiste pas à vous demander : qu’est-ce qu’un bon livre selon vous ? Et aussi : qu’est-ce qu’un livre pertinent pour votre maison d'édition ?
DM : Un bon livre, c’est un livre nécessaire. C’est un livre qui répond aux besoins moraux, intellectuels, politiques et sensibles des lecteurs. Il y a beaucoup de bonnes maisons d’édition qui produisent des livres nécessaires. Mais, au sein de cette production "pertinente", Aux forges de Vulcain vise à corriger quelques manques. En effet, pour les livres de sciences humaines et les essais, les éditeurs travaillent trop dans un espace de complicité avec leur public cible et abandonnent peu à peu le souci d’universalité de la discussion intellectuelle – ils s’assurent des ventes mais perdent quelque chose sur le front de l’intelligence.
Les romanciers, eux, pensent trop aux attentes des éditeurs et brident leur créativité, en s’efforçant de rester dans les rails des genres qui structurent la production littéraire : littérature blanche, littérature jeunesse, littérature SF… Pourtant, chaque fois qu’un auteur suit sa fantaisie, les lecteurs apprécient. Les éditeurs ne censurent pas ces propositions, mais ils ne travaillent pas assez à empêcher que les auteurs s’auto-censurent.
Un bon livre doit assouvir de fins externes
C-F : Diriez-vous que votre stratégie éditoriale est une "finalité sans fin" pour reprendre les termes de Kant ?
DM : Je suis très loin de la position kantienne, même si j’admets que la première qualité d’une œuvre d’art est de tirer son achèvement d’elle-même et non d’un éclat qu’elle emprunterait à quelque chose d’extérieur. Je suis loin de Kant car je pense qu’un bon livre doit assouvir des fins externes, qu’on pourrait qualifier de "politiques". Un roman doit modifier la figure du monde, même très modestement, sinon, il ne sert à rien. Quant au projet éditorial, lui aussi vise à modifier la figure du monde. "Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer" (i) .
C-F : Récemment, vous avez inauguré une collection "Littérature" un an après avoir publié un essai collectif sur la mémoire (ii). Qu’est-ce que vous attendez de la littérature à notre époque de formalisation outrancière ?
DM : La littérature doit retrouver le souci d’intervenir sur le monde. Le poète romantique britannique Percy Bysshe Shelley a formulé les choses avec plus de grâce, en affirmant que les poètes sont les législateurs non reconnus du monde. La littérature est pour moi la plus grande source d’enseignements moraux et politiques. Elle ne peut se substituer à l’expérience du monde, à l’affrontement du réel, mais elle nous enseigne à regarder le réel avec davantage de finesse et d’intensité. Elle ne nous détourne pas de la vie, mais nous permet de vivre avec plus d’intensité.
Nous avons un projet éditorial ambitieux et précis
C-F : Comment contactez-vous les auteurs ? Est-ce plutôt Aux forges de Vulcain qui les recherche ou bien est-ce que les auteurs peuvent vous solliciter librement ?
DM : Comme nous avons un projet éditorial ambitieux et précis, nous travaillons surtout à accompagner vers l’écriture ceux de nos amis dont nous pensons qu’ils devraient écrire. Cette lente élaboration en commun est fondamentale : comme nous nous adressons à des amis, nous recrutons hélas dans un groupe restreint qui a certaines coquetteries et vanités littéraires, qu’il faut extirper avec diplomatie…
Pour ce qui est des auteurs qui sont hors de ce cercle amical : quand nous avons ouvert boutique, nous avons vu arriver par la poste des piles de romans. Certains étaient bons, d’autres moins, mais aucun ne correspondait à notre projet éditorial. Les auteurs peuvent nous adresser leurs romans, mais à deux conditions, qu’ils lisent sur notre site le détail de notre projet éditorial , et qu’ils soient prêts à retravailler leur ouvrage !
C-F : Par ailleurs, vous avez en préparation quelques traductions. Pouvez-vous donner un exemple de livre sélectionné et expliquer en quoi sa traduction s’avère souhaitable ?
DM : Quand nous décidons de lancer une traduction, ou une retraduction, nous avons deux visées. Tout d’abord : rendre accessible un auteur peu ou mal connu, qui s’insère dans notre projet éditorial. Ensuite : influencer nos jeunes romanciers dans leur travail en leur montrant que les idéaux que notre maison assigne à la littérature ont déjà été incarnés dans le passé.
Par exemple, il y a un auteur dont nous avons prévu de traduire une dizaine d’œuvres de fiction, c’est l’écrivain victorien William Morris. Ses romans de chevalerie, qui sont à l’origine de la fantasy moderne, n’ont jamais été traduits, pourtant, tout en conservant un premier degré fort, on y voit un style remarquable, une réflexion fine sur l’environnement, un fort engagement politique... Il incarne l’immense ambition que nous voudrions voir partagée par tous les romanciers contemporains.
(i) Karl Marx, Thèse sur Feuerbach
(ii) La mémoire, outil et objet de connaissance, (collectif / dir. David Meulemans). Aux forges de Vulcain, 2008.
Propos recueillis par Gregory Mion entre Paris et Montréal.
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auteur: Gregory Mion en savoir plus sur l'auteur |
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