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Michel Serres
Un philosophe et l'actualité

Peut-on penser philosophiquement l'actualité, avec intelligence et lucidité ? Le philosophe Michel Serres le prouve dans Petites chroniques du Dimanche soir (Le Pommier), passionnante série d'entretiens sur des sujets d'actualité et véritable cure de jouvence.

Dans Petites chroniques du Dimanche soir (Le Pommier), le philosophe Michel Serres livre une passionnante série d'entretiens sur des sujets d'actualité, impressionnante d'élan et de lucidité.

 

Qu'y-a-t-il vraiment de nouveau dans une information ? Quel est le propre d'un sujet qui fait l'actualité ? C’est à ce type de questions que répond M. Serres interrogé par le journaliste Michel Polacco, concernant toute une série des sujets qui ont marqué les dernières années. Dans tout l'éventail des 74 sujets traités, il n'y a pas la moindre place pour les lieux communs. Avec un regard distant, à l'opposé exact de toute pensée unique, la pensée incisive de Serres, teintée d'une véritable fraîcheur et d'une jouissance évidente, fait que tous les sujets abordés, des plus spectaculaires aux plus triviaux, sont analysés de façon à nous reconnecter au monde, à notre histoire et Ã  nous mêmes. Le quotidien redevient éloquent, et l'actualité riche d’analyses bien inactuelles.

 

Il démontre par exemple pourquoi un événement tel que le 11 Septembre, aussi terrible soit-il, n'appartient pas au type d'événements qui change vraiment le monde. Pour Serres, les véritables grands événements sont toujours invisibles, non spectaculaires, silencieux. Un tel événement est l'allongement de l'espérance de vie. Une autre véritable nouvelle, et qui n'a pas fait de bruit non plus, est le passage au niveau mondial de 75 % de paysans dans la population totale à 40 % en quelques décennies (et 3% dans les pays développés !). Il ajoute que le rôle des philosophes et des penseurs est précisément de distinguer entre le spectaculaire et le réel, entre la représentation et la cause efficace puis d'en témoigner.

 

Serres a la bonne habitude de toujours commencer par l'étymologie de la notion ou du sujet examiné, en invitant ainsi à écouter attentivement chaque mot, même le plus habituel  (il faudrait par exemple commencer par comprendre que les « Etats Unis » ne font d'abord qu'unir des Etats distincts). En parlant de son expérience de 50 ans d'enseignement, il montre comment les jeunes lui ont toujours semblé souffrir, et partout, de la même névrose que leurs parents, de leurs enseignants, de la bêtise et de la laideur de leur société.

 

N'hésitant pas à traiter de sujets plus « légers », il explique que les esclaves que génère le spectacle (le football en l'occurrence) sont non seulement les spectateurs (esclaves passifs) mais aussi les joueurs (esclaves dorés). Il dénonce par ailleurs le scandale de l'absence de politiques qui transcendent les partis, de l'absence de politiques de long terme - sur l'éducation par exemple - et montre qu’une vraie réforme politique serait justement de créer immédiatement des institutions politiques de long terme.

 

"J'étais vieux lorsque j'étais jeune. Le vieux s'aperçoit que dans sa vie, il a obéi à la société, c'est à dire à des relatives bêtises. [...] De la nostalgie, il faut en rire !"

Michel Serres étonne en parlant de la jeunesse des vieux, mais aussi de la vieillesse des jeunes. Sa propre expérience de la vieillesse ? « Quelle délivrance ! J'étais vieux lorsque j'étais jeune. Le vieux s'aperçoit que dans sa vie, pendant son métier, il a obéi à la société, c'est à dire à de relatives bêtises ». Est donc vieux, quel que soit son âge, celui qui prend au sérieux les hiérarchies, les jalousies ineptes, la concurrence, et tout le cercle vicieux de l'imitation et de la répétition. Il n'est pas étonnant que le philosophe ne se sente nullement nostalgique ; il définit la nostalgie comme l'interdiction de vivre ici et maintenant pour se jeter dans l'imaginaire d'un autre lieu et d'un autre temps, le plus souvent fort reculés et prétendument meilleurs : « Et vous ne voulez pas que j'en rie ? De la nostalgie, il faut en rire ! »

 

Il serait aussi difficile de trouver une meilleure description de la vocation philosophique en deux pages. La passion du philosophe serait la passion de la totalité, le désir de traverser toute l'expérience mondiale et humaine. Et ceci tout en restant conscient que la philosophie ne sert qu'à savoir perdre, à être vaincu par les spécialités, par l'attrait du spectacle et de l'illusion, par les impératifs de l'économie comme par l'obsession du présent. La philosophie ne sert personne, ni le pouvoir ni les sectes ni les partis. Volonté d'anticipation des pratiques et des théories à venir, la philosophie réapprend cette chose fondamentale qu'on a perdue : « le désir de vivre profondément heureux, calme et serein ».

 

Il y a toute une série d'autres sujets traités dans ces deux volumes d'entretiens, avec des remarques aussi lucides qu'inattendues sur des questions aussi diverses que la poésie, les retraites, les anges, Wikipedia, la vitesse, le 14 Juillet, le Japon et l'Australie,  le tsunami, le Pape, la langue française, les drogues etc.

 

On peut sans doute être sceptique envers l'humanisme, l'optimisme et la foi de Michel Serres ; mais il est difficile de ne pas être entrainé par l'aisance de son enthousiasme sobre et permanent. Par exemple, quand il nous propose : « Allons voyager avec nos livres, nos pensées, nos rêves, et un sac léger comme une plume : l'absence de Dieu ».

crédit photo : © Opale
auteur: Emmanuel Ioannidis
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sur contre-feux.com

de Willy Gardett le 28/03/2008 à 19h34
Un esprit libre

Très bel article qui donne envie d'acheter le livre.

L'absence de Dieu, "sac léger comme une plume", n'est cependant pas à la portée du premier athée venu: la mort de Dieu selon Nietzsche n'a pas provoqué sa totale disparition. Cette tentative de meurtre de l'homme sur Dieu eut pour complices l'Etat, la science ou la psychanalyse, pour placer parfois ces nouveaux dogmes à la place de l'ancienne idole.
Dieu agonise dans ces nouvelles représentations divines, comme la hiérarchie, la consommation, les loisirs, mais cette agonie est d'autant plus efficace pour annihiler en l'homme toute liberté: on agit en croyant sans le savoir en adorant des dieux que l'on identifie pas comme tels. Mais la croyance religieuse en Dieu est un mécanisme que l'on retrouve dans la société laïque, et Michel Serres n'a pas son pareil pour démasquer ces nouvelles idoles.
Michel Serres: esprit libre et non libre penseur.

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de diane le 31/03/2008 à 10h56

Bravo: les articles d'E.Ioannidis sont toujours d'excellente qualité : clairs , précis.
M. Serres nous donne une autre échelle de l'importance d'un évènement : un bon sujet de réflexion pour nous qui sommes toujours imbibés d'actualités .

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de Agnès le 28/05/2008 à 10h58
Michel Serres, le philosophe de la modernité

Je n'ai pas encore lu les "petites chroniques du dimanche soir", mais j'en ai lu quelques autres (Rameaux, Hominescence, Variations sur le corps etc.) et je vous rejoins sur votre analyse. J'apprécie la fraîcheur du propos, la modernité des idées, et certaines explications du monde lumineuses.

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