David Armstrong et le cas problématique des universaux

Définition et délimitation du problème
Par définition, les universaux sont des propriétés ou des relations qui peuvent être manifestées (ou instanciées) par une multiplicité de choses particulières diverses. Que les choses, aussi différentes soient-elles, aient la possibilité de nous renseigner sur les universaux qui sont impliqués dans tel ou tel "état de choses", cela suppose que des universaux peuvent exister sans être manifestés. Plus précisément, les universaux doivent être entendus comme des propriétés répétables, c’est-à-dire que nous devrions les retrouver à l’identique dans des individus – est-ce que deux pommes rouges partagent une propriété identique, à savoir la rougeur ? Il faut donc se demander si les universaux sont nécessaires à la caractérisation de la réalité, car l’enjeu concerne le découpage le plus objectif de la réalité en tant que domaine de recherche attractif pour la raison humaine. Après tout, il est légitime de contester l’existence des universaux tant leur mode d’être semble résider assez loin de nos capacités expérimentales.
Historiquement, trois positions se partagent le "gâteau ontologique" ou, si l’on préfère, les parties de ce qui existe. Ce sont trois attitudes méthodologiques qui s’attaquent au problème des universaux, utilisant chacune des outils spécifiques dans l’espoir de "défricher les racines de l’être". Ces choix ont tous en commun qu’ils sont obligés de sacrifier plus ou moins une partie de la réalité tant la prise de position sur les universaux interdit les largesses. Comprenons par là qu’un monde avec ou sans les universaux n’est plus du tout le même monde ; or nous désirons un seul monde, et si possible soluble par les aptitudes de la raison humaine. Ainsi, dans la mesure où Armstrong préfèrera l’une de ces méthodes, il est contraint d’admettre une attitude partisane. En fait, on s’apercevra que les trois discours, pris comme un ensemble, formulent une chronologie du problème des universaux, suggérant de la sorte une plus grande clarté pour envisager des alternatives à l’intérieur même de leurs engagements respectifs.
Réalisme et nominalisme : deux approches "pures" des universaux
Par commodité, on peut attribuer le premier engagement ontologique sur les universaux à Platon. La théorie platonicienne est qualifiée de réaliste parce qu’elle accorde l’existence des universaux. Pour Platon, il n’est pas obligatoire que les universaux soient instanciés pour obtenir un statut d’existence. Autrement dit il n’y a pas de transition entre les particuliers et les universaux; ils sont localisés séparément, et ceci exige l’élucidation d’un espace théorique dans lequel placer les universaux – c’est la théorie platonicienne des Formes ou des Idées. La force de la théorie platonicienne consiste à organiser une lecture du monde réel dispensée du fantasme de la certitude. Puisque les universaux ne sont pas accessibles dans l’immédiat, on peut accepter le manque éventuel de structure du monde, puis peut-être prendre ce manque comme un défi de recherche de la meilleure vraisemblance. La faiblesse du réalisme, et plus généralement du platonisme, c’est qu’il nous fait encourir le risque de la philosophie, à savoir le pari qu’il existe des fictions nécessaires comme les universaux et que celles-ci doivent être postulées comme soutiens nécessaires dans notre appréhension du monde commun. Il reste que le réalisme est une position "pure".
La deuxième approche n’est pas moins "pure" ; c’est la position nominaliste, caractérisée par la formule scolastique "universalia post res", à savoir "les universaux après les choses" ou postérieurs aux particuliers. Le nominalisme refuse l’existence a priori des universaux, et même l’existence des universaux tels qu’ils sont conçus par Platon. Pour un nominaliste, un universel est soit un terme qui délimite une classe d’individus rassemblés en fonction d’une ressemblance, soit un concept qui capture les individus selon l’extension du concept en question . En d’autres termes, dans la théorie nominaliste, il ne peut pas y avoir un universel sans que celui-ci ne soit instancié par un particulier. Les universaux sont donc dépendants de nos conventions linguistiques ou bien de nos modèles de pensée, en tout cas ils n’ont aucune influence première. Cette théorie semble plus appropriée à l’esprit scientifique; en effet, plutôt que de stipuler l’ignorance des choses que l’on ne connaît pas encore et qu’il faudrait dire exister sans preuve, le nominalisme s’engage à moindres frais en se donnant des chances de faire de l’erreur non pas un manque de disponibilité des universaux, mais plutôt une mauvaise approche expérimentale des particuliers .
Consommation des universaux avec modération : Armstrong
Armstrong adopte un réalisme modéré (qu’on peut faire remonter à Thomas d’Aquin bien que ce dernier s’intéresse davantage à l’existence de Dieu qu’aux lois de la nature). À mi-chemin entre le réalisme radical de Platon et le nominalisme aussi bien sémantique que conceptuel, Armstrong postule l’existence des universaux à la seule condition que ceux-ci soient instanciés dans des particuliers. Cette préférence partisane, faisant le choix d’une ontologie hybride, ne peut éviter les compromis avec les deux théories précédentes ainsi que les taxations d’impureté méthodologique. Du reste, loin de Platon et pas tout à fait solidaire de Thomas d’Aquin, Armstrong s’en remet explicitement à Aristote : puisque les universaux ne peuvent pas exister en étant séparés des particuliers, les universaux doivent être immanents aux particuliers.
Le problème que rencontre Armstrong est épineux puisqu’il semble proposer autant une modération du réalisme qu’une modération du nominalisme, ce qui fragilise la détermination de la relation entre un particulier et un universel. En acceptant par exemple les dons innés, comment pouvons-nous classer tous les joueurs de golf qui ont été tour à tour au sommet du classement mondial, attendu, bien sûr, que ce classement désigne un "meilleur parmi tous" ? En ce moment, quelle est la relation d’un pareil don entre Tiger Woods (numéro 2) et Lee Westwood (numéro 1) ?
Le degré d’instanciation des universaux pose aussi la difficulté de la localisation des particuliers qui instancieraient le même universel. Il n’est pas dit qu’un universel puisse se trouver à deux endroits simultanément. Une solution serait de dire que le plus haut degré d’universel n’est jamais instancié, auquel cas nous risquerions de figer le déroulement du monde. La nature a l’air de suivre scrupuleusement un modèle, toutefois rien ne nous permet de penser que soleil se lèvera demain pour la seule raison qu’il en a toujours été ainsi. Le cycle solaire n’instancie pas l’éternité d’un mouvement, il nous habitue à fonder la répétition d’un particulier qui est, par nature et par définition, non répétable. Par conséquent, le réalisme modéré induit une éthique de la prudence qui pourrait s’avérer méthodologiquement féconde pour les préoccupations écologiques.
En revanche, Armstrong n’adhère pas expressément à cette vision régulariste héritée de la philosophie de Hume ; mieux encore, il surmonte les effets pervers d’un monde que l’on imaginerait fondé sur des régularités. Pour lui, les régularités sont déterminées par des relations nécessaires impliquant des propriétés, et il faut donc comprendre que les lois de la nature jouent le rôle de relations nécessaires entre universaux.
Cette position se réhabilite auprès de la science et tempère du même coup l’idée que seul le nominalisme aurait le droit de nourrir des prétentions scientifiques. On doit constamment avoir à l’esprit qu’Armstrong soutient une pratique de la métaphysique comme métaphysique a posteriori, c’est-à-dire qui prend en compte les propriétés déterminées par la science et qui se demande ce que sont exactement ces propriétés . Il n’y donc pas d’universaux a priori, mais il y a un impérieux devoir de faire réapparaître le besoin d’universaux réels, c’est-à-dire de faire revenir sur la scène métaphysique des universaux dont on ne jugerait pas que leur expérimentation revient à manipuler des entités vaporeuses. Les propriétés naturelles (ou "propriétés rares" selon le lexique de David Lewis) ainsi obtenues sont de ce point de vue très utiles car elles se différencient des propriétés bizarres et encombrantes comme par exemple "être un zélateur de Bill Clinton". C’est pourquoi une grande partie du texte traite de la réalité des propriétés. Peut-on les déterminer par la ressemblance (le nominalisme de la ressemblance donnant l’opportunité d’un désengagement ontologique), ou doit-on à l’inverse considérer que les propriétés nous soumettent la possibilité de la ressemblance ?
Armstrong soutient la seconde solution, un choix sur lequel il appuie sa discussion du nominalisme de la ressemblance. Le cœur du problème, toutefois, c’est le statut des particuliers et le lien que les particuliers entretiennent avec leurs propriétés. Armstrong passe alors en revue trois manières d’appréhender les choses : 1/ est-ce qu’elles sont des faisceaux de propriétés universelles comme l’avait suggéré Russell ? 2/ est-ce qu’elles s’établissent dans des complexes de tropes ? 3/ est-ce qu’elles sont enfin des particuliers qui instancient des universaux ? Ces trois possibilités conduisent à la notion d’état de choses.
La somme des états de choses ou la possibilité de la substance du monde
Si Wittgenstein écrivait que "le monde est la totalité des faits", Armstrong exprime la même idée en parlant d’états de choses. La complexité d’un état de choses est variable. Elle dépend du nombre de particuliers liés entre eux, et plus il y en a, plus il y a de chances que les propriétés et les relations soient nombreuses. L’état de choses articule la particularité et l’universalité dans un complexe qui se maintient grâce à la relation d’instanciation.
La subtilité, c’est que le mode de rapport entre les choses ne doit pas être indépendant. Pour qu’une relation R porte par exemple sur le blanc et la balle de golf, il doit y avoir une relation qui mette en relation le blanc et la balle. Comme le fait remarquer Nef, une relation indépendante de ses relata nous fait basculer dans le risque de la régression à l’infini. Cette difficulté sera atténuée si l’on accepte le fait que les états de choses sont des totalités qui comportent chaque fois quelque chose de plus que la somme des éléments qui les composent. Un tournoi de golf implique des joueurs, du matériel, des règles, tout cela étant rendu cohérent par le jeu des relations entretenues entre ces divers éléments. Mais l’état de choses incarné par le tournoi de golf est sans doute supérieur à ses éléments composites dans la mesure où l’identification de cet état de choses (sous la forme d’un événement par exemple) ne constitue pas l’assurance ni la promesse d’en actualiser toutes les possibilités.
D’ailleurs c’est peut-être l’infinité des possibilités qui fait qu’un état de choses n’est jamais répétable. Même si un tournoi peut être remporté consécutivement par le même joueur d’une année sur l’autre, le réalisme modéré, considérant les états de choses, acceptera de réviser ses instanciations en se gardant bien d’empiler les états de choses les uns sur les autres, prétextant une bonne occasion de substantialiser le monde. Étant donné que les universaux sont des entités avant d’être des outils, c’est au réaliste modéré d’organiser son outillage théorique pour d’abord essayer de substantialiser les universaux – ou les tropes selon notre angle d’attaque.
En fait, le tout d’un état de choses constitue lui-même un particulier comme peut l’être telle balle de golf, en l’occurrence une entité qui possède des propriétés instanciées (blancheur, rondeur etc. dans le cas de la balle de golf). Il faut être conscient que nous retrouvons ces propriétés dans d’autres balles de golf mais aussi dans bien d’autres choses : la blancheur dans la neige et le lait, la rondeur dans une bille de plomb et dans un cochonnet de pétanque, et ainsi de suite. On peut se demander si ce sont les mêmes propriétés rendues particulières du fait de leur statut de constituants d’autres états de choses ; on peut se demander d’autre part si ce sont des propriétés irréductiblement singulières (des tropes) qui ne feraient que se ressembler, et même qui pourraient se ressembler en toute exactitude. Aussi la discussion finale pèse les avantages et les inconvénients des tropes et des universaux, et rien ne nous promet que les tropes garantissent une économie ontologique de bon aloi.
Donc, un des ultimes avantages du réalisme modéré, c’est qu’il propose une théorie plus ouverte où les universaux et les tropes sont reconnus comme étant assimilables en vue d’une meilleure caractérisation de la réalité, et ce même si la présentation des universaux et des tropes s’effectue sur le mode de la concurrence. En fin de compte, on peut alternativement préférer les universaux et les tropes à condition de bien mesurer le danger de se promener dans un tel "zoo ontologique".
Notes
(1) Traduction de Stéphane Dunand, Bruno Langlet (dont je suis grandement redevable des remarques avisées pour cette recension) et Jean-Maurice Monnoyer, d’après Universals : an opinionated introduction. Le texte principal est assorti de deux textes supplémentaires, deux conférences prononcées en 2004 lors des Pufendorf Lectures : respectivement « Quatre disputes sur les propriétés » et « Les particuliers ont leurs propriétés par nécessité ».
(2) Pour reprendre l’expression de D.C Williams, citée tout à la fin du livre d’Armstrong (p. 162).
(3) Armstrong parle de particuliers "amorphes" quand ils n’ont pas de propriétés ni de relations. Si ces particuliers ont des propriétés, elles ne sont pas des universaux mais plutôt des propriétés particulières qu’on appelle "tropes" en métaphysique – c’est-à-dire des particuliers abstraits, qui font quelque peu office de déflation des universaux, mais qui autorisent en fin de compte des explications moins coûteuses en termes d’engagements ontologiques.
(4) Cf. Frédéric Nef, Traité d’Ontologie (Gallimard, 2009), glossaire.
(5) On pourrait dire que l’invention du microscope, en faisant apparaître les bactéries, a fait un pied de nez au platonisme. Qui aurait pu défendre l’existence d’une Forme telle que la "bactéricité" après tous les efforts descriptifs et cognitifs que le microscope a engendrés ? De plus, l’existence des bactéries a révolutionné les manières de se déplacer dans les hôpitaux, et non la signalisation routière du monde des Formes. Le réalisme se sauvera en devenant "réalisme instrumental" (cf. Ian Hacking).
(6) Et donc un particulier qui instancierait par son jeu et sa technique l’universalité du golf en tant que don.
(7) En quoi Armstrong répond ici à un certain nombre de critiques qu’on lui avait adressées au sujet d’une publication antérieure : Universals and scientific realism, Cambridge, 1978. En sus, étant donné que la science interroge la faune du monde en resserrant le rôle des causes, on doit noter que le réalisme des universaux prend au sérieux le critère causal : les choses agissent ou pâtissent selon leurs propriétés, et il est nécessaire de se demander non seulement ce que sont ces propriétés mais aussi ce que l’on en constate.
(8) Cf. Frédéric Nef, Qu’est-ce que la métaphysique ? (Gallimard, 2004), page 716.
(9) Une façon d’affiner la théorie des universaux passe par la catégorisation des particuliers : les particuliers nus (bare particulars) n’ont pas de propriétés sinon le fait d’être des particuliers et d’être identiques à eux-mêmes, les particuliers minces (thin particulars) possèdent suffisamment de propriétés pour être identifiés en tant que tels, et les particuliers épais (thick particulars) ont toutes leurs propriétés. Les tropes, ou particuliers abstraits, sont selon John Bacon des "filaments" de propriétés ou de relations qui n’instancient pas vraiment un universel (l’éloquence de Clinton est un trope : c’est "l’éloquence qu’il est le seul à avoir" et non "la participation de l’éloquence de Clinton à une éloquence universelle", pas plus qu’une "qualité spécifique de l’éloquence de Clinton". C’est "un morceau d’éloquence de Clinton". Cité par Nef, 2009, à partir de l’article "Tropes" de Bacon, 1997, Encyclopédie de philosophie de Stanford).
Un livre capital de David Armstrong publié en 1989 vient d’être traduit : Les Universaux, une introduction partisane (1) (Editions Ithaque). Se faufilant à travers les controverses et les arguments historiques, Armstrong prend une position méthodologique intermédiaire qu’il convient de passer en revue.
















En ce moment ça sera difficile de débattre de cela avec le déroulement des évènements en Afrique.