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DEBAT
Un concept vide de sens ?
Le paradoxe des droits de l'homme ? Proposer une solution juridique, morale ou spirituelle à un problème politique : la défense des libertés concrètes. Retour sur une idéologie totalement inefficace.
L’idéologie des droits de l’homme est devenue aujourd’hui une sorte de religion séculière. Reposant sur un "acte de foi", comme disait René Cassin. Elle sert de substitut de repère à une époque désorientée qui ne sait plus sur quoi fonder ses principes. Robert Badinter n’a pas hésité à définir les droits de l’homme comme l’"horizon moral de notre temps". C’est précisément pour cela qu’il est si difficile de les critiquer.
On peut pourtant leur faire au moins trois reproches : d’être un concept purement occidental, de s’articuler sur une conception pour le moins contestable du droit, et de croire qu’un problème éminemment politique, la défense des libertés, peut se résoudre par une argumentation juridique et morale.
La naissance d'un concept contradictoire
L’idéologie des droits de l’homme a successivement allégué deux types de fondements. La première formulation, qui trouve sa forme canonique chez Locke et dans la philosophie des Lumières, définit les droits de l’homme comme des attributs inhérents à la nature de l’homme, constitutifs de son être et donc déjà présents chez lui à l’"état de nature", c’est-à-dire avant tout rapport politique ou social.
La seconde, qui trouve chez Kant sa forme la plus élaborée, fait dériver les droits de la "dignité" inhérente à tout être humain. Dans cette optique, le respect de la dignité humaine est un choix moral, qui implique la liberté de la volonté par rapport notamment à toute causalité naturelle.
Ces deux formulations n’ont que l’inconvénient d’être complètement contradictoires. La première parle en effet de droits naturels de l’homme, alors que la seconde, non seulement ne dépend d’aucune proposition substantielle concernant la nature humaine, mais définit l’humanité comme capacité à s’affranchir de la nature par le libre jeu de la volonté rationnelle. Si l’on accepte celle-ci, alors on doit rejeter celle-là. Mais en fait, l’une comme l’autre se heurtent à des difficultés insurmontables. L’"état de nature" est évidemment une fiction : il n’y a pas de vie humaine qui ne soit, dès l’origine, une vie sociale-historique. Quant à la "dignité", elle perd toute signification juridique ou politique dès lors qu’on en fait un absolu moral.
Une théorie historiquement et géographiquement située
La théorie des droits de l’homme se donne comme une théorie valable en tous temps et en tous lieux, c’est-à-dire comme une théorie universelle. Cette théorie est pourtant historiquement datée et géographiquement située : elle est un produit de la pensée des Lumières et appartient, comme telle, à l’horizon spécifique de la modernité occidentale. Il y a donc contradiction entre la contingence historique qui a présidé à son élaboration et sa prétention à l’universalité.
C’est la raison pour laquelle la diffusion planétaire de cette idéologie est si fréquemment perçue comme une nouvelle forme d’acculturation, en particulier dans les sociétés traditionnelles, où l’individu générique, l’homme en soi, n’est tout simplement pas représentable et où la pensée morale de base est celle des devoirs qu’on a envers autrui, non celle des droits qu’on pourrait lui opposer.
Un concept ethnocentrique ?
A une époque où la diversité culturelle et humaine est bien la dernière chose dont se soucient les maîtres de la planète, l'idéologie des droits renoue ainsi subrepticement avec d'anciens discours de domination ethnocentrique. Accompagnant l'extension planétaire du marché, elle lui fournit l'habillage "humanitaire" dont celle-ci a besoin.
Ce n'est plus au nom de la "vraie foi", de la "civilisation", du "progrès", voire du "lourd fardeau de l'homme blanc", que l'Occident se croit fondé à régenter les pratiques sociales et culturelles existantes dans le monde, mais au nom de la morale incarnée par le droit. L'affirmation de l'universalité des droits de l'homme ne représente rien d'autre, de ce point de vue, que la conviction que des valeurs particulières, celles de la civilisation occidentale moderne, sont des valeurs supérieures qui doivent s'imposer partout. Alors même que l’Occident prétend aujourd’hui donner dans la "repentance", le discours des droits lui permet une fois de plus de s'ériger en juge moral du genre humain.
Des droits subjectifs
Le droit dont se réclame l’idéologie des droits est par ailleurs très particulier. Il s’agit de ce droit naturel moderne, dont Michel Villey a bien montré tout ce qui le distinguait du droit naturel classique. Pour les Anciens, le droit se définit comme l’équité au sein d’une relation : la justice consiste à attribuer à chacun la part qui lui revient. C’est donc un droit objectif. L’idéologie des droits se fonde, au contraire, sur l’idée d’un droit subjectif, qui n’apparaît que tardivement dans l’histoire : jusqu’au Moyen Age, on ne trouve dans aucune langue européenne un terme désignant un droit comme attribut de la personne, distinct en tant que tel de la matière juridique (le droit). Ce droit subjectif trouve son origine dans le nominalisme, qui constitue la matrice originelle de l’individualisme moderne.
Dans cette conception, le droit (jus) tend à se confondre avec la norme ou la règle morale identifiée à la loi (lex), tandis que les droits, au pluriel, sont perçus comme des attributs de la nature humaine. En dernière analyse, l’idéologie des droits de l’homme n’est que la dernière en date des tentatives visant à soumettre le politique à la morale par l’intermédiaire du droit. Une telle prétention ignore la nature du politique, dont l’essence est précisément de ne dépendre d’aucun principe qui ne lui soit propre.
L’idéologie des droits de l’homme est en ce sens très clairement antipolitique. On se souvient du célèbre article de Marcel Gauchet : "Les droits de l’homme ne sont pas une politique". Dans le livre que j’ai publié sur ce sujet, Au-delà des droits de l’homme, j’essaie de montrer pourquoi l’idéologie des droits de l’homme ne peut efficacement défendre les libertés concrètes, et je donne plusieurs exemples de manières d’agir autrement. La lutte contre le despotisme et la défense des libertés sont pour moi un problème politique, qui ne peut être résolu que politiquement.
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auteur: Alain de Benoist en savoir plus sur l'auteur |
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Expliquez-moi...
L’"état de nature" est évidemment une fiction : il n’y a pas de vie humaine qui ne soit, dès l’origine, une vie sociale-historique. Quant à la "dignité", elle perd toute signification juridique ou politique dès lors qu’on en fait un absolu moral", dites-vous. Ce passage m'inspire des questions. La vie humaine a-t-elle vraiment été une vie sociale-historique dès ses origines? Est-ce que l'organisation clanique ou tribale est une vie sociale-historique? Elle était à mon avis simplement une réponse logique au désir de survie. Les hommes se sont groupés pour faire face à des dangers : les bêtes, le feu non maîtrisé,la défense du territoire de chasse, etc. La dignité humaine est à mon avis un absolu moral, qu'on cherche d'ailleurs à étendre aux animaux, ce qui est une preuve d'évolution (humaine). Mais je ne vois pas pourquoi elle perdrait dès lors toute signification juridique ou morale. Ou, dit autrement, est-ce que la dignité humaine ne devrait pas être le socle de toute action juridique ou morale, voire commerciale? C'est en effet au nom de ce découplage que les "personnes morales", nom générique donnée à des entités transnationales qui ont pour seul objectif le profit (en l'absence de toute morale) font le mal qu'elles font, qu'elles transforment un besoin vital en produit vendable, par exemple l'eau. J'avoue être septique, pouvez-vous m'expliquer plus simplement? Merci! | |||
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Fêter l'homme comme un roi: en lui coupant la tête?
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Les droits de l'homme: un concept vide de sens
Un autre argument pour la non universalité des Droits de l'Homme est que les sociétés occidentales qui en sont les maitre d'oeuvre sont bien incapables de les imposer aux grandes puissances telles que la Chine par exemple. Autrement dit, le plus souvent c'est un rapport de forces qui détermine l'applicabilité ou la non applicabilité des règles découlant de la reconnaissance des Droits de l'Homme. | |||
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Allez! Chinoisons un peu!
Au contraire, | |||
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Débat aux positions clairement irréductibles. Merci à Valentini de son soutien d'argumentation, dans la même ligne que moi. Pour ceux qui ressentent cette position avec nous, je trouve intéressant de vous donner in extenso le préambule du pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels : Adopté et ouvert à la signature, à la ratification et à l'adhésion par l'Assemblée générale dans sa résolution 2200 A (XXI) du 16 décembre 1966 Préambule Reconnaissant que ces droits découlent de la dignité inhérente à la personne humaine, Reconnaissant que, conformément à la Déclaration universelle des droits de l'homme, l'idéal de l'être humain libre, libéré de la crainte et de la misère, ne peut être réalisé que si des conditions permettant à chacun de jouir de ses droits économiques, sociaux et culturels, aussi bien que de ses droits civils et politiques, sont créées, Considérant que la Charte des Nations Unies impose aux Etats l'obligation de promouvoir le respect universel et effectif des droits et des libertés de l'homme, Prenant en considération le fait que l'individu a des devoirs envers autrui et envers la collectivité à laquelle il appartient et est tenu de s'efforcer de Le préambule dit tout, y compris "des devoirs envers autrui", passage que j'aurais souhaité pouvoir surligner fluo... Ce n'est pas parce que ce texte date de 1966, ratifié en 1976, qu'on peut l'ignorer... | |||
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