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Concentration : une fausse priorité pour la presse écrite

Confrontée à la mutation du système médiatique, la presse écrite doit réinventer son offre éditoriale. Celle-ci doit lui permettre de regagner en crédibilité. En revanche la concentration qui se profile derrière les Etats généraux est hors sujet.

La presse écrite fait face à une mutation d’ensemble des médias dans laquelle se cumule l’arrivée de nouveaux médias, le renouvellement de ses concurrents (radio et télévision), la transformation de ses propres technologies. Partout dans le monde la période est difficile pour les entreprises de presse. Elle l’est cependant davantage pour les quotidiens, surtout en France. Les manifestations de cette fragilité sont connues, et pas complètement nouvelles : recul de la diffusion (surtout pour les jeunes, les femmes, les urbains) et de l’achat régulier (occasionnalité de lecture), baisse rapide des ressources publicitaires (à commencer par les PA), fragilité d’entreprises purement consacrées à cette forme de presse, souvent sous-capitalisées.

 

C’est dans ce contexte que s’ouvrent des Etats généraux de la presse, sensés répondre ou apporter des solutions à cette situation de grande fragilité. L’Etat, et plus particulièrement le Président de la République, en sont les grands instigateurs, sans doute par une singularité bien française, mais également parce que la crise d’une presse d’information politique et générale interpelle la démocratie.

 

Réinventer l’offre éditoriale

 

Plus urbaine, plus jeune, plus féminine : l'offre éditoriale des gratuits relève le défis

Quelles sont les priorités de la presse écrite face à cette mutation ? D’abord renouveler et réinventer son offre éditoriale. L’exemple des gratuits est à cet égard intéressant. Sensés constituer une réponse au défit de la concurrence de médias gratuits, ils devaient inventer un nouveau modèle économique, ce qui n’allait pas sans la nécessité de mettre au point une nouvelle offre éditoriale adressée à un public urbain, jeune, plus féminin, ce qu’illustre bien 20 Minutes.

 

C’est au même défi que se trouve confrontée l’ensemble de la presse écrite, à commencer par le quotidien, sauf que là les priorités sont inversées : d’abord réinventer l’offre éditoriale (contenu et support) sur l’imprimé. Ce qui exige un travail énergique et prolongé d’innovation en matière de traitement de l’information et de présentation de celle-ci. Ensuite, mettre au point des sites d’information pensés en complémentarité (et non comme identique ou substituables) de l’imprimé. Ensuite, adapter un modèle économique, qui permette de restaurer l’équilibre et redonne une marge de manœuvre pour conduire dans la durée ce double travail de conception éditorial sur l’imprimé et sur le Net.

 

Crédibilité et responsabilité

 

L’imprimé est le support le plus adapté à un traitement approfondi de l'information

Sur chacun de ces volets les entreprises de presse écrite et tout particulièrement de quotidiens, doivent s’interroger et repartir de ce qui fait aujourd’hui réellement leur spécificité. Face à l’afflux de médias de l’instantané et d’une sélection des quelques nouvelles du moment, l’imprimé est sans doute le support le plus adapté à un traitement plus approfondi, plus déployé, plus analytique, plus complet, avec davantage de recul. De "l’analyse et de l’investigation" disait Nicolas Sarkozy lors du lancement des Etats généraux.

 

Dans tous les cas cette recherche, cette innovation, cette expérimentation d’une offre éditoriale doit se faire avec l’obsession de la crédibilité. C'est-à-dire que contrairement à l’image d’entreprises qui donnent le sentiment de réduire toujours plus leurs rédactions, sans autre fil conducteur que la gestion des coûts, la réinvention de l’offre éditoriale de la presse n’a de chance de réussir qu’en s’interrogeant et redéfinissant les conditions d’un journalisme plus sûr de lui, plus responsable, plus compétent et en même temps plus attentif à son public. Une attention qui aille de la fiabilité de l’information délivrée, à une meilleure maîtrise de l’impact des choix rédactionnels sur la réalité traitée, en passant par la hiérarchie des sujets. Il n’y a pas de stratégie sur l’imprimé, comme sur le Net, pour les entreprises de presse, qui ne passe par les moyens de restaurer, réassurer la responsabilité individuelle des journalistes et collective des rédactions.

 

Concentration hors sujet

 

Les grands groupes de médias français existent déjà, et leur bilan est catastrophique

Il faut reconnaître que dans le discours, comme dans le programme de travail des Etats généraux cette thématique de la qualité du contenu, comme de la crédibilité, sont bien présentes. Un pôle est consacré au journalisme. Il est question de chartes de déontologie, d’instances de médiation. Il n’en reste pas moins, que quelques points plus durs émergent du discours présidentiel, très centré sur les coûts et la logique publicitaire. Comment à deux phrases d’intervalle affirmer la vocation à l’analyse et à l’enquête de la presse écrite et parler de l’atout de « la marque » ? Suppression des droits d’auteur des journalistes, remise en cause de la Loi Bichet, diminution des coûts de fabrication sont une ligne strictement comptable, cumulant des impératifs incontournables concernant l’impression, n’indiquant pas clairement ce qui est attendu en matière de diffusion et s’attaquant à des rémunérations complémentaires des journalistes, dans un contexte où il est notoire qu’ils sont plutôt sous-payés.

 

Et que vient faire ici, ce retour à cette volonté de relancer la concentration. En niant l’existence de grands groupes de médias français à commencer par Vivendi ou Lagardère. En refusant de faire le bilan catastrophique des plus grands groupes français : effondrement de la diffusion des quotidiens du groupe Hersant. Echec de Lagardère dans la 5 et dans la presse régionale du sud-est. Explosion de Vivendi Universal avec le démantèlement de VUP, son secteur imprimé. Et toujours ce refus de voir que des titres ont progressé à l’ouest, Ouest France et le Télégramme, alors qu’ils sont indépendants, comme sont indépendants The Guardian, la Frankfurter Allgemeine Zeitung ou la Suddeutsche  Zeitung, propriété d’une fondation. Concentration, hors sujet pourrait-on dire.

auteur: Jean-Marie Charon
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