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Economie
Ménandre et méandres
La crise grecque vire à la tragédie européenne. Ceux qui inventèrent avec des auteurs comme Ménandre le théâtre dans la forme à la fois de tragi-comédie et de catharsis devraient en échange d’une aide financière plus ou moins annoncée donner des leçons de contrôle des passions aux autres pays…(En partenariat avec Débat&Co)
La forme de sagesse la plus nécessaire serait d’éviter de se tromper de diagnostic sur la nature des difficultés grecques. On retrouve dans les discours encore les plus récents la confusion - hélas devenue une sorte d’absurdité élevée au rang d’évidence - qui est de confondre la situation d’un pays et celle de son Etat, de parler à tout bout de champ d’Argentine et de condamner l’euro pour surévaluation quand c’est l’Etat grec qui est menacé de banqueroute. Concrètement, si l’Etat grec est au bord de la cessation de paiement, les analyses "argentines" ou "dévaluatrices" sont hors sujet puisqu’elles concernent des crises liées à un déficit de balance des paiements courants.
Cette erreur de perspective se traduit notamment par un discours récurrent sur l’appel au FMI pour résoudre le problème de la Grèce
Or, cet appel n’a pas de sens. Il ne peut s’expliquer que par la volonté de menacer la population de la venue d’une bureaucratie internationale sans états d’âme capable en dessaisissant le gouvernement démocratiquement élu d’imposer des sacrifices énormes. En réalité, le rôle du FMI, que l’on regarde ses statuts ou que l’on étudie son histoire, est d’aider un pays à revenir à l’équilibre de sa balance des paiements courants et de lui prêter en attendant ce retour à l’équilibre une enveloppe de dollars – la devise mondiale – lui permettant de solder son déficit extérieur. Dans la situation présente, bien qu’en déficit extérieur, la Grèce n’est pas menacée par un manque de dollars dans la mesure où ce déficit extérieur est fondu dans les comptes de la zone euro.
Ce dont a besoin la Grèce, ce sont d’euros pour couvrir ses dépenses publiques
Certains affirment néanmoins que recevant des dollars du FMI, l’Etat grec aurait ipso facto, puisque euros et dollars sont convertibles, les euros qui lui font défaut. Idée géniale en effet que de rajouter au problème de solvabilité de l’Etat un risque de change ! Le FMI est si peu l’instrument ad hoc qu’il lui arrive d’intervenir et d’imposer une politique d’austérité dans des pays en excédent budgétaire comme ce fut le cas en Corée en 1997/1998 et d’ignorer des pays à l’Etat surendetté mais en excédent extérieur comme le Japon.
Autre idée absurde largement répandue : la Grèce devrait quitter la zone euro pour dévaluer sa monnaie
On voit mal en quoi le fait de dévaluer accroîtrait les recettes fiscales. A cela les dévaluateurs répondent par un argument choc : cela relancerait la croissance. Dans le cas de la Grèce, l’Etat ne bénéficie qu’assez peu de la croissance vu l’efficacité de son système de collecte de l’impôt. En quoi la dévaluation diminuerait-elle la propension naturelle de la population grecque à ne pas satisfaire à ses obligations fiscales ? Plus fondamentalement, si le vieux poncif keynésien de la croissance par la dévaluation a la vie dure, les contre-exemples anciens et nouveaux abondent. Nul ne semble se souvenir que le "nouveau franc" rentra dans l’histoire sur un taux de change lui donnant la parité avec le mark allemand ; il la quitta sur un taux du mark de 3,4 FFr. La France connut-elle pendant les quelque quarante années où sa monnaie s’est dévaluée par rapport au mark une croissance supérieure à celle de l’Allemagne ? Où sont les parts de marché habilement conquises par l’industrie française grâce à des dévaluations compétitives subtiles ?! Plus récemment, l’effondrement organisé de la livre sterling n’a pas vraiment profité à la croissance britannique, c’est le moins qu’on puisse dire ! Quant à la situation budgétaire du Royaume-Uni – 13 % de déficit en 2010 –, elle ne plaide pas pour des stratégies de dévaluation comme moyen de redresser les finances publiques.
L’économie grecque n’a pas besoin de dévaluation ; sa croissance à long terme – comme dans tous les pays – repose moins sur ses exportations que sur le travail des Grecs. D’après l’OCDE, vu la situation de la productivité des entreprises grecques, la croissance potentielle y est de 4 % en volume par an d’ici à 2017. Pour que cette potentialité devienne réalité, il faut à la Grèce des investissements et non la dérive sans fin de sa monnaie ; et l’appartenance à la zone euro favorise l’investissement en maintenant des taux d’intérêt faibles.
Le problème grec trouvera sa solution dans deux directions
Celle d’abord de la redéfinition des règles du jeu monétaire en zone euro pour éviter qu’une situation analogue ne se reproduise. L’Etat grec a un banquier ultime, la BCE et c’est elle et non le FMI qui doit s’entendre avec lui pour définir les conditions de son redressement. Celle ensuite de l’augmentation des recettes fiscales et de la réduction des dépenses publiques, voie dans laquelle le gouvernement Papandréou s’est courageusement engagé pour corriger les dérives héritées du clientélisme de son prédécesseur. L’effort de redressement entériné par Athènes représente 4 % du PIB en 2010 et 4 % supplémentaires en 2011.
Cessons de faire de la Grèce l’otage des règlements de compte politiques entre les grands pays de l’Union européenne, et défendons plutôt la crédibilité à long terme de l’euro en réfléchissant au pacte de stabilité et de croissance de demain.
Ménandre et le théâtre hellénistique ont laissé à la postérité une formule célèbre : "la nuit porte conseil". Conseillons donc aux dévaluateurs et aux contempteurs de l’euro d’aller se coucher…
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auteur: Jean-Marc Daniel en savoir plus sur l'auteur |
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