Culture


Jeff Bridges

Between the bars

Avec un thème classique - déchéance et rédemption d'un vieux countryman - Crazy Heart émeut par la générosité pudique accordée à ses interprètes, à la manière d'un John Huston. Jeff Bridges, doux-rugueux comme un vieux whisky, domine un casting superbe.

Le bide en avant et les cheveux vaguement jetés en arrière, il débarque dans un bowling minable, le pas nonchalant. S'il n'avait pas sa guitare en bandoulière, on l'aurait volontiers pris pour Jeff "The dude" Lebowksi. D'autant qu'il est incarné par Jeff Bridges. Mais ce drôle de cow boy surnommé "Bad Blake", a plus à voir avec le Red bluesy de Honkytonk Man ou le "Bélier" de The Wrestler. Has been cabossé par les galères comme le catcheur incarné par Mickey Rourke dans le film d'Aronovski, et chanteur itinérant à l'instar du personnage de Clint Eastwood, Bad porte plutôt bien son nom de scène : sa vie est dans une fichue mauvaise passe. Sans le sou, l'ex-star de la country végète dans un anonymat humiliant, sillonnant le Sud des Etats-Unis de bars en bars au volant de son vieux break, jusqu'au jour où il rencontre Jean, une jeune journaliste locale.

 

Le film reprend à son compte la figure du loser magnifique

Le premier film de Scott Cooper, acteur aperçu dans la série X-Files, n'a rien de très original. Il reprend à son compte la figure du loser magnifique, typique des films de John Huston. D'ailleurs, Crazy Heart paraît infusé au style et aux thèmes du réalisateur de Quand la ville dort. Le destin chaotique et autodestructeur de Bad Blake, mentor d'un jeune chanteur qui le dépasse en succès, évoque beaucoup Fat City (1972, avec Jeff Bridges).

 

Comme dans ce chef d'œuvre de Huston sur la boxe et ses héros déchus (sauf qu'à l'époque, Bridges incarnait le jeune loup !), la mise en scène de Cooper se fait "petite" devant ses acteurs, s'effaçant élégamment derrière le talent de Jeff Bridges, bien sûr, sublime dans un rôle principal taillé pour sa carrure de doux-rugueux, vestige magnifique rongé par l'alcool. Mais le film brille aussi, c'est souvent le propre des "films d'acteurs", par la qualité de ses seconds rôles : Maggie Gyllenhaal, Colin Farrell (très émouvant dans un rôle compliqué de "gagnant") et Robert Duvall, au charisme millésimé, ce dernier étant dans la vraie vie le mentor revendiqué du cinéaste.

 

Il avance sur un tempo placide, en road movie perpétuel

"Huston, écrivent Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur ouvrage 50 ans de cinéma américain, ne sait pas mettre en lumière, par la mise en scène, les rapports secrets entre le décor et les personnages, comme Losey, ou dynamiser visuellement une émotion, un effort physique, comme Walsh. Son style est ailleurs, dans la manière et le plaisir de conter (...) dans sa manière de regarder les personnages et de calquer le rythme du récit sur leur mouvement intérieur". On pourrait presque en dire autant de Cooper, tant ce Crazy Heart sait trouver la note juste, sans en rajouter. Le film avance sur un tempo placide, irrigué par le pouls de son personnage principal, en road movie perpétuel. Et quand soudain le bonheur affleure, timide, s'esquissant dans le coin du regard fatigué de Bad Blake, l'émotion surgit à pas feutrés.

 

La peur de replonger, de mal faire, infiltre chaque parcelle de plan, un suspense inédit intensifie les scènes les plus banales (Blake l'alcoolique jouant avec l'enfant de Jean), tandis que les saloons texans, jusqu'ici glauques et anonymes, prennent soudain visage humain. Film en mode mineur donc, que ce Crazy Heart, d'allure modeste et classique à l'instar de son vieux countryman, mais au pouvoir d'affect majeur.

auteur: Eric Vernay
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sur contre-feux.com

de ceres le 10/03/2010 à 22h41

Bravo pour votre article. Courez tous voir ce film et succombez au charme de Jeff Bridges

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