Culture


lever de soleil en banlieue parisienne

Bienvenue dans la France bis

Journaliste au Monde, où il s'est spécialisé depuis 2005 sur la question des zones sensibles, Luc Bronner a tiré de son lent travail d'enquête un livre, La loi du ghetto : Enquête sur les banlieues françaises, constat sévère mais juste sur la "France bis" qui se dessine dans ces quartiers en marge de la société. Entretien avec l'auteur

Pendant des années, Luc Bronner a arpenté les banlieues sensibles, notamment en Ile-de-France. Des dizaines et dizaines de visites, à toutes les heures de la journée, pour observer, nouer des liens, gagner la confiance des habitants. "Parfois sans article à la clé", sourit Bronner.

 

Un travail de longue haleine pour mener une enquête de fond (La loi du ghetto : Enquête sur les banlieues françaises) là où les journalistes ont l'habitude de ne passer qu'en coup de vent. Quand une actualité brûlante vient mettre la lumière sur ces quartiers oubliés.

 

Fluctuat : Utiliser le terme de ghetto pour définir certaines zones sensibles est-il encore tabou en France ?

Le terme de ghetto est difficile à accepter parce qu'il remet en question profondément notre modèle républicain, en tout cas il en montre les limites grave et importantes. Ce qui provoque des réticences.

 


Après, il y a des réticences universitaires, de gens qui font un travail sur le sujet et ont des arguments pour dire qu'il y a, notamment si l'on compare aux ghettos américains, des différences marquées. Ce que j'écris dans le livre. Nous avons nos ghettos à nous, avec leurs propres critères, leurs propres modes d'organisations et de hiérarchie sociale.

 

Au delà de ça, il y a un refus d'une partie des élites françaises de reconnaître l'existence de territoires complètement à la marge, enclavés, avec une organisation sociale, des ségrégations urbaines, ethniques et sociales parfois très fortes. On peut expliquer ce déni par la vision quasi religieuse de la République que nous avons en France.

 

En quoi peut-on qualifier ces quartiers de ghetto ?

J'utilise le terme de ghetto en me basant sur des facteurs objectifs : le niveau de pauvreté, le taux de chômage des jeunes hommes, les problèmes d'enclavement de certains territoires, l'organisation de l'Etat, les moyens très particuliers que met la police sur les zones sensibles avec des hélicoptères, des drones, des policiers habillés comme des Robocop, ce qui ne serait toléré nulle part ailleurs.

 

Pour ce qui est des facteurs subjectifs, je reprends les travaux du sociologue Didier Lapeyronnie, qui a beaucoup travaillé sur ces sujets. D'après lui, pour qu'il y ait ghetto il faut l'existence d'une contre société. Et c'est le cas dans les quartiers les plus durs qui sont l'objet de mon livre, où la vie n'est pas organisée comme sur le reste du territoire.

 

Quand vous citez les jeunes des zones sensibles du 19e arrondissement de Paris qui disent "allez à Panam" lorsqu'ils quittent leur quartier, on est au delà du ghetto géographique...

Le ghetto est aussi mental. C'est une barrière qui se construit aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, s'il y a des ghettos en France c'est aussi à cause des choix résidentiels des classes moyennes et supérieures qui font tout pour éviter ces territoires et contribuent sans le vouloir à la ghettoïsation. C'est un point vraiment important pour moi. On se focalise uniquement sur les territoires concernés, mais je suis convaincu qu'ils sont aussi le fruit de transformations sociales beaucoup plus larges.

 

Donc, oui, il y a des frontières mentales, pas seulement physiques, ce qu'on peut également constater dans les guerres qui peuvent opposer des quartiers. Pourquoi Grigny et Corbeil Essonnes se font la guerre, pourquoi Evry et Courcouronnes se font la guerre ? On est bien dans des frontières mentales.

 

Comment s'est déroulée votre "immersion" dans ses quartiers où les journalistes ne sont pas toujours bien vus ?

Je n'utilise pas le terme d'immersion. Pour moi c'est un travail journalistique comme un autre, de sources, de contre sources, de variétés des points de vue. Simplement, il y a une contrainte extrêmement compliquée aujourd'hui dans notre univers médiatique, c'est le temps. Parce qu'il faut passer beaucoup de temps avec les gens pour essayer de créer de la confiance, pour revenir, et pas seulement quand il y a des incidents.

 

Après, je ne suis pas du tout issu de la banlieue. J'en ai appris les codes, mais je n'ai pas cherché à les adopter. Je suis incapable de parler ou de m'habiller "banlieue"...

 

En 2005, vous aviez publié un article sur les violences en marge des manifestations lycéennes qui avait débouché sur une polémique sur le racisme anti-blanc...

... La polémique avait été plus nourrie par la pétition qui a suivi que par l'article en lui-même. L'article a été en partie instrumentalisé, ce qui était inévitable. J'avais été précis en parlant de "spectre de violences anti-blanc", quand la pétition parlait de racisme anti-blanc, ce qui n'est pas la même chose. Ces violences étaient dues à un cumul de facteurs, des facteurs ludiques, des facteurs économiques puisque ces violences avaient aussi pour but de voler des téléphones ou des lecteurs mp3, une dimension sociale de revanche par rapport aux parisiens, et enfin un élément lié à la couleur. Des personnes m'avaient dit qu'elles avaient envie d'agresser des blancs.

 

Et aujourd'hui, après le travail d'enquête que vous avez effectué, quel est votre point de vue ?

J'ai pu relever des témoignages, lors de reportages, de "gaulois" qui disaient être victimes de ce type d'injures. Donc pour moi le phénomène existe, il n'y a pas de raisons qu'une communauté sociale soit exempte de comportements xénophobes, mais ce n'est pas une clé explicative fondamentale. Ça apparaît ponctuellement, autour des voix obtenues par Dieudonné ou du travail de Kémi Séba. On voit qu'une petite fraction de la population peut être tentée par ce discours de rejet, avec une dimension ethnique, mais ça reste très marginal.

 

On sent tout de même le communautarisme monter en France, non ?

Je préfère parler de ségrégation ethnique. Quand on parle de communautarisme, on a tendance à rejeter la faute sur la population qui fait communauté. C'est une nuance très importante. Il ne faut pas nier le mouvement communatariste, mais il ne faut pas non plus oublier que les gens sont victimes de cette séparation des populations. Il y a des chiffres très parlants sur la composition sociale de certains quartiers. On peut aussi constater de visu qu'il y a des quartiers vidés presque intégralement de leurs populations blanches.

 

On parle de politique de mixité sociale, tout en sachant que nous, classes moyennes et supérieures, n'avons pas envie de l'appliquer à nous-mêmes. C'est une forme d'hypocrisie complète. Eric Morin, un sociologue auteur du Ghetto Français en 2004, montre bien qu'on fait tous un choix rationnel individuellement, sans faire de jugement moral, qui est de se protéger des classes sociales inférieures, c'est à dire d'éviter que nos enfants soient scolarisés avec des plus pauvres. Et les plus pauvres sont les noirs et les maghrébins...

 

Dans le livre, vous soulignez la redondance et l'inefficacité du discours des politiques sur ce sujet avec des citations de Nicolas Sarkozy, prises à trois dates différentes, peu ou proue identiques. Vous proposeriez quelle solution pour briser ce schéma ?

Ces citations me paraissent très efficaces, présentées comme ça de manière brute. On se rend compte que sur le fond il dit des choses parfois justes. Son constat sur la ghettoïsation n'est pas scandaleux. Ce qui est problématique c'est qu'il est au pouvoir sous des formes différentes depuis de nombreuses années et qu'on se rend compte que rien n'a changé là-dessus. Sur les questions de sécurité et ghettoïsation dans les quartiers.

 

Pour moi c'était important de le souligner par rapport à un discours gouvernemental, incarnée par exemple par Fadela Amera, qui est de la com' pour faire court. Or, la réalité est autre que ce qu'ils nous racontent.

 

Ce qu'on pourrait essayer de faire, en s'inspirant du modèle américain, c'est de mobiliser et organiser les communautés. Donner du pouvoir à des élites locales, qui prendraient le rôle de médiateurs, d'éducateurs, de contre pouvoir, d'agitateurs. Les gens feraient des pétitions, des manifestations, appelleraient les médias et les pouvoirs publics seraient obligés de bouger. Là, quelque part, les gens sont anesthésiés. Et ça ne bouge pas. Il faut que la politique de la ville vienne des habitants, pas d'en haut. L'inconvénient potentiel, c'est que si les élites locales ont de intentions négatives, ça ne donnera rien. Ce qui est certain c'est que les politiques de la ville qu'on expérimente depuis 30 ans sont inefficaces.

auteur: Fluctuat
en savoir plus sur l'auteur
0 RÉACTION réagissez à  cet article
Pour participer au débat, vous devez vous identifier :


Créez votre profil pour noter, réagir
et écrire
sur contre-feux.com