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Culture
Le geste suspendu
Le Festival d'Automne rend hommage à Merce Cunningham, immense chorégraphe américain disparu cet été, avec plusieurs manifestations. Sa dernière création, Nearly 90 2, à l'affiche du Théâtre de la Ville, démontre son inépuisable quête du mouvement juste.
Un mois après l'annonce du décès soudain de Pina Bausch, la disparition de Merce Cunningham le 26 juillet dernier avait assombri plus encore un été décidément bien sinistre pour la danse contemporaine, qui voyait s'évanouir là deux de ses figures majeures. La question de l'héritage s'est immédiatement posée pour l'une comme pour l'autre. A 90 ans, Merce Cunningham était toujours à la tête de la Merce Cunningham Dance Company (MCDC), avec laquelle il venait de présenter sa dernière création, Nearly Ninety.
L'après-Cunningham avait été déjà planifié : le Legacy Plan prévoit une tournée mondiale de deux ans et un archivage des pièces en dossiers digitaux, les Dance Capsules, avant la dissolution de la compagnie. L'école, où l'artiste enseignait encore deux jours par semaine quelque temps avant sa mort, reste. Rien n'aura donc été laissé au hasard, jusqu'au bout, malgré le goût du chorégraphe pour l'indéterminé...
La pièce ultime
Amputée de son décor et de la vidéo pour l'adapter à la tournée, Nearly Ninety est devenue Nearly 90 2. Pièce de 90 minutes, elle n'épargne rien aux danseurs — endurance, précision, rythme, tension. Sur le plateau nu rétro-éclairé par une lumière colorée qui peu à peu envahit le fond de scène comme une apothéose solaire, quatorze danseurs et danseuses évoluent en équilibres tendus, en mouvements suspendus et en associations imprévisibles sur une musique vibratoire et hypnotique interprétée live dans la fosse par le guitariste John King (qui remplace John Paul Jones, bassiste de Led Zeppelin) et le compositeur de musique expérimentale Takehisa Kosugi, collaborateur de Cunningham depuis trente ans.
On retrouve là les infinies combinaisons de mouvements propres au vocabulaire du chorégraphe, la beauté expressive du geste abstrait et la perception du corps comme module vitruvien aux infinies déclinaisons possibles. La fluidité de la danse de Cunningham nous rappelle que chaque mouvement est à la fois la mort du précédent et la naissance du suivant. Comme la musique de la pièce, la chorégraphie se pare de suspensions, d'absences : le silence aussi est musique, comme l'a si bien démontré le compagnon de route John Cage.
Hommages
Couple extra-ordinaire que celui de Cunningham et Cage, l'un comme l'autre révolutionnant son art. L'artiste anglaise Tacita Dean leur rend hommage dans une installation de films, Merce Cunningham performs STILLNESS, présentée au Centquatre. Sur plusieurs écrans de taille différente, on y voit Cunningham, sous divers angles, assis dans le célèbre studio de Westbeth à New York, face à un danseur (presque) immobile, interprétant STILLNESS, chorégraphie réalisée à partir de la célèbre composition 4’33’’ de John Cage. Seuls des sons "non-écrits" — ceux de la vie extérieure — nous parviennent. Le temps est suspendu, l'œuvre reste indéfiniment ouverte.
A découvrir également dans ce Festival d'Automne, les pièces de deux chorégraphes français qui s'emparent du mythe Cunningham. Boris Charmatz revisite 50 ans de danse, dans ce qu'il nomme un "event méta-cunninghamien", qui prend la forme d'un assemblage en continu des mouvements du chorégraphe, tandis que Jérôme Bel offre au danseur Cédric Andrieux l'opportunité de revenir sur sa carrière qui le mena de Brest à la MCDC, puis à l'Opéra de Lyon. Jérôme Bel qui exprime ce que beaucoup, chorégraphes, danseurs ou spectateurs, pensent au sujet du grand Merce : "S'il n'avait pas fait ce qu'il a fait, je ne serais pas la personne que je suis".
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auteur: Magali Lesauvage en savoir plus sur l'auteur |
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