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A la découverte du Brésil (3) : ferveurs et laideurs du carnaval brésilien
Masquée par les costumes et la fête, la misère qui règne au Brésil est oubliée pendant le carnaval, où l'exubérance et la joie sont les maîtres mots d'un spectacle cathartique. Retour sur un événement majeur de ce pays, entre rêve et réalité.
Il est difficile de suivre le carnaval brésilien en se rappelant qu'il n'était à ses débuts qu'une fête religieuse et qu'il puise ses origines en Europe. La forme festive actuelle a commencé à Rio de Janeiro par une simple manifestation des petits groupes d'individus deguisés, les cordoes, qui déambulaient dans la ville en dansant. La fondation des premières écoles de samba a suivi à la fin des années 20 et fut instituée en 1930 - la construction du Sambodromo quant à elle, n'a terminé qu'au début des années 80.
Difficile aussi d'échapper à la bonne humeur généralisée et de ne pas être entraîné par l'ambiance joyeuse et la fantasmagorie omniprésente dans les rues pendant plusieurs jours. Difficile également de ne pas être impressionné par les gros chars allégoriques du défilé, les centaines de percussionistes, les rythmes entêtants de deux grands genres musicaux du carnaval carioca (la marchihna et le samba-enredo).
Des défilés minutieusement préparés
La promiscuité qui règne, les centaines de milliers de touristes en extase, les femmes ravissantes complètent le tableau sous un soleil éclatant. Permissivité, nudité, exhibition et pan-sexualisme règnent pendant les quelques jours du carnaval. La foule dansante, les ivresses à tous les niveaux et de toutes sortes, exhibent une joie exubérante - et, malgré les différences locales entre les carnavals, c'est ce bonheur de la fête totale qui impressionne par son caractère presque hypnotisant : la métamorphose de tous, les costumes et les masques, les songes extravagants, les percussions et les sambas délirants et torrides, l'accessibilité de tous les corps, la certitude de tout pouvoir oublier dans une trêve frénétique conduisent à une ferveur hypnotisante, attirante pour beaucoup, dangereuse pour d'autres.
Ajoutons néanmoins que le carnaval obéit à une logique et même à une discipline complexe. Grand événement touristique, tout y est préparé et calculé. De la composition du défilé ultime et sa réglementation, son financement complexe et sa préparation interminable jusqu'à la confection des costumes très élaborés, des défilés travaillés au millimètre répondant à des critères de concours très stricts - car tout importe : comment choisir un thème, le style des chars, la performance musicale, la chorégraphie, l'harmonie de l'ensemble des danseurs, les costumes, l'harmonie vocale, le porte-drapeau, la reine de l'école, etc. C'est pourquoi ces défilés époustouflants d'énergie et d'imagination se préparent toute l'année, et chaque jour de cette année.
Le carnaval de l'oubli
D'autre part, il serait facile aussi de rester sceptique devant ce spectacle, et le considérer comme un simulacre d'anomie fonctionnant comme un cache-misère pour quatre jours. La vision carnavalesque du monde comporte en effet l'axiome de ne pas vraiment réagir à la misère et encore moins lutter contre elle, mais de la sublimer par une fuite en avant en s'offrant une fantasmagorie de quelques heures.
Rappelons que toutes les écoles de samba se situent dans des favelas ou des quartiers ouvriers. La manifestation de rue fonctionnerait ainsi comme une véritable catharsis collective, aussi forte que vaine, d'un peuple qui forge son identité autour la culture de la fête et l'oubli des soucis. Ce refoulement collectif ne serait qu'une auto-illusion aliénante, consistant en l'oubli fataliste des problèmes considérés insolubles et qu'on essaie alors de contourner et dépasser par la fête : voici un court-circuit national, fascinant mais d'une logique dangereuse. On peut en effet penser que sous la myriade d'activités parallèles du carnaval, de bals privés et populaires, dans les bars et les galas gay, sous les paillettes et la sono criante tentent de se cacher la laideur brutale de la réalité (rappelons qu'il y a plusieurs centaines de bidonvilles rien qu'à Rio, pour ne rien dire des vols, des records de meurtres, de la drogue, des assauts d'omnibus quotidiens, des enlèvements, ou de la pauvreté endémique).
Faire la fête coûte que coûte
D'autres trouveront le carnaval laid en lui-même et détesteront le bruit effarant, la tristesse de la foule fatiguée, sa promiscuité et l'image qu'elle offre de moutons en rangs serrées, la vulgarité des ivres morts, la vacuité, et ils ne sentiront que nausée à travers ce tintamarre exhibitionniste. Dans ce registre, nous avons eu l'occasion de faire une expérience hors du commun : visiter le carnaval d'une toute petite cité perdue dans l'intérieur du nord du Brésil (Vigia), où traditionellement tous les hommes s'habillent en femmes et vice-versa.
L'entrée dans l'endroit un peu avant les festivités était en elle-même un choc par le mélange de pauvreté désespérante, des maisonnettes paraissant prêtes à s'effondrer, l'odeur pestilentielle des eaux stagnantes qui luisaient vertes près de tous les trottoirs, les poubelles éventrées partout, l'absence de la moindre toilette pour des milliers des visiteurs et surtout cette image inoubliable : les habitants, tous les habitants, debout devant les fenêtres ouvertes ou béantes des maisons, regardant avec des regards vides et résignés devant eux, ne paraissant nullement amusés par le spectacle des milliers d'hommes habillés à la va-vite en filles et des filles avec la même moustache peinte - et il est vrai que leur laideur parfaite était aussi criante que la musique assourdissante venant de tous les coins. Mais ils étaient décidés à faire la fête coûte que coûte. Et les gens boivent, et les gens dansent et rient et boivent encore, et ensuite ils dorment dans les rues à côté des poubelles. Le matin on ramasse les ivres-morts. La fête est terminée.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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