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Grande-Bretagne : Le multiculturalisme en question
Le multiculturalisme en Grande-Bretagne a longtemps fait figure de religion civile. Mais il est récemment remis en cause, notamment depuis les attentats de juillet 2005. Les Britanniques commencent à s'interroger sur le choix de leur modèle civique pour l'avenir...

Le multiculturalisme en Grande-Bretagne a longtemps fait figure de religion civile

 

Cette représentation de la société britannique comme un assemblage de communautés, auxquelles les individus devaient pouvoir s’identifier et par là, se réaliser, a semblé dominante depuis au moins les années 1960. Certes, la notion de citoyenneté  a déjà  existé dans le Royaume, mais elle était définie, depuis le XIXème siècle, par l’inclusion d’une activité d’aristocrate ou de bourgeois éclairés qui participaient à la vie de leur commune ou de leur région. Elle était vue souvent comme une activité de gens privilégiés, de cette « middle class » qui ne peut être définie comme la « classe moyenne » d’un Etat démocratique, mais comme la classe supérieure active. Pour les autres, la participation à la vie du pays passait par l’intermédiaire de clubs, par exemple de clubs ouvriers.
Cette médiation de la vie civile par des groupes organisés a été étendue aux immigrés, arrivés en masse à partir de 1948. On a pu dire qu’il s’agissait pour les pouvoirs publics britanniques de reproduire en métropole un modèle de gestion des populations développé dans l’Empire : les administrateurs coloniaux passaient par les leaders locaux, dont certains se voyaient accorder des privilèges considérables. Méthode bien différente de celle de l’administration directe mise en place par les Français dans leurs propres colonies. Ce multiculturalisme vu comme le seul moyen de permettre l’épanouissement de l’individu, est allé très loin : il y a des salles de prière dans les écoles publiques anglaises et il est toléré que des élèves d’origine étrangère soient envoyés pour plusieurs mois dans leur pays d’origine, au nom du maintien de leur tradition. Quant au voile, il était bien sûr toléré, presque encouragé, dans tous les lieux publics.

 

Mais, depuis peu, ce multiculturalisme assuré est remis en cause

 

Il y a eu les attentats islamistes de Londres, le 7 juillet 2005 : les terroristes étaient des Anglais d’origine immigrée, tout comme certains membres de cellules à l’étranger. Ainsi des organisateurs du rapt de Daniel Pearl au Pakistan. Les Anglais ont commencé à avoir peur de leurs musulmans, qui vivent dans leur communauté bien séparée, avec des écoles publiques où toutes les filles sont voilées. Les Musulmans britanniques, sondés à la hâte, expriment, à des pourcentages inquiétants, des signes de non-intégration. Mais cette remise en cause ne va pas de soi. Parmi les intellectuels, il semble y avoir un effet de génération. Les plus anciens, ceux qui ont pensé le multiculturalisme, tentent de s’en tenir à leur doctrine. Ce sont les plus jeunes qui essayent de repenser la façon de vivre ensemble des Britanniques. Mais comment définir une « britishness », un caractère britannique, au moment même où les périphéries – Ecosse ou Pays de Galles par exemple - veulent une autonomie de plus en plus grande (les partis indépendantistes ont gagné beaucoup de voix dans les parlements régionaux, sans atteindre cependant encore une majorité des suffrages) ? La remise en selle d’une identification par la classe sociale, traditionnel pilier de la société britannique, tente bien peu les politiques et les intellectuels, après des années de Thatchérisme et de Blairisme. Même si le pays redécouvre aujourd’hui l’existence d’une classe ouvrière blanche dans le nord de l’Angleterre, dont Tony Blair avait nié la survie. Il le fait en lisant les faits divers sordides que la presse britannique étale à longueur de colonnes et en considérant les méfaits  des crédits hypothécaires vendus trop chers à des ménages modestes, aujourd’hui menacés par la ruine.

 

Le modèle français, bien que moins décrié dans le Royaume depuis quelques années, alors qu’il servait de repoussoir absolu à tous les « multiculturalistes », ne peut séduire : le concept de citoyenneté républicaine reste à construire outre-Manche, où vivent des sujets de sa Gracieuse Majesté et où la très française dévotion à l’Etat n’existe pas.

 

Certains intellectuels de gauche n'hésitent pas à poser le problème de la place de l'Islam dans la société

 

Il faut pour entendre cette volonté d’infléchissement et de reconstruction d’un modèle civique, lire les textes de Timothy Garton Ash, éditorialiste du Guardian, le quotidien de la gauche intellectuelle. Dans celui du 29 novembre 2007, il s’interroge sur les moyens de faire vivre ensemble les croyants et les non-croyants (1). Approuvant l’idée lancée par Gordon Brown d’une Charte des droits et devoirs des citoyens, il fait une liste des éléments nécessaires en premier lieu à ce vivre ensemble. Le premier élément de sa liste est … la liberté d’expression qui, juge-t-il, a été érodée « à un degré alarmant, à la fois par les menaces de mort des extrémistes et par une volonté mal placée d’apaisement des tensions, à la fois de la part de l’Etat et de la part d’organismes privés ».  Il prône ensuite la constitution d’une « sphère publique laïque », qui pourrait être définie soit dans la tradition de Locke où tous les croyants doivent pouvoir jouer un rôle dans l’espace public, soit dans la tradition française voltairienne de mise à distance de toute religion de la vie politique. Sans trancher entre les deux,  il plaide pour la poursuite du débat au niveau des réalités du terrain, traitant des questions d’écoles religieuses, de la construction de nouvelles mosquées, du voile, ou encore des caricatures représentant le Prophète. Bref, au milieu de son article, il avoue qu’à ses yeux, le problème est la place de l’Islam dans la société britannique. Et il termine en demandant le droit de critiquer les pratiques et les croyances des musulmans.

 

En Grande-Bretagne, comme en France, la place de l’Islam dans la société du XXIeme siècle fait débat. Mais au moment où, en France, après quelques propositions électoralistes et timides d’assouplir la laïcité, tout semble devoir rester comme avant, la Grande-Bretagne s’interroge...

 

 

(1) Timothy Garton Ash, « What does a free society require of believers and non-believers alike ? », The Guardian, 29 novembre 2007, p. 31.

auteur: Jean-Marc Dreyfus
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