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International
Cette langue à laquelle vous donnez vie, ce français particulier du Rwanda, est magnifique, à tel point qu’on vous a reproché un certain lyrisme. On reste par ailleurs stupéfait par la profondeur des raisonnements, même quand il s’agit d’un berger illettré de 14 ans qui témoigne... Pensez-vous que de telles expériences-limites donnent à leurs victimes une sorte de profondeur morale qui nous dépasse, nous occidentaux ?
J’en suis persuadé. La beauté de cette langue vient d’abord de leur utilisation du français, qui est un peu générale à toute l’Afrique. Ils se sont accaparés le français d’une façon très métaphorique. Et puis, ils ont, j’en suis persuadé, acquis une profondeur morale, une dimension philosophique produite par leur expérience. Cela j’en suis persuadé, ils ont énormément de réflexion sur le monde, sur ce qui s’est passé, sur les blancs, la vie, la mort, la relation avec Dieu, ce qui est engendré par l’expérience qu’ils ont vécus. Et ça a été mon souci à moi de susciter cette parole et après de la respecter. Evidemment il y a aussi un travail de ma part, je dois toujours revenir sur les textes, en fait, j’aurais de quoi écrire à peu près 40 volumes !
On constate, en vous lisant, la responsabilité de la communauté internationale, et en particulier de la France. On apprend aussi que les autres pays africains ont également choisi le rôle de spectateurs impuissants. Est-ce que vous pourriez l’expliquer ? Y avait-il un moyen d’intervenir efficacement ?
En préambule à ces trois questions, je voudrais faire une remarque qui m’a beaucoup frappée, qui m’a beaucoup traumatisé. C’est ce qui s’est passé pendant la Shoah. Pendant la Shoah, si on regarde, si on lit après coup, on s’aperçoit que dès début 42, on a tué énormément de juifs à ciel ouvert, ce n’est pas dans des camps situés dans une forêt polonaise. C’est des Einsatztruppen qui vont tuer en Pologne, en Ukraine, en Russie, qui tuent à ciel ouvert dans les cours d’usines, dans les écoles, dans les forêts près des villages, etc. Puis, il y a la grande entreprise des camps, et on va déporter des millions de juifs vers six camps, qui sont reliés par six lignes de chemin de fer. Ca va durer jusqu’en 1945. Jusqu’en 1945, il n’y aura pas eu la moindre intervention de quiconque pour empêcher, enrayer cette machine. Deux exemples : la résistance française n’a jamais eu l’idée ni l’initiative d’arrêter un seul des 85 convois allemands déportant des juifs vivant en France, pas un seul. Ils ont arrêté des tas de convois, d’armes, de personnalités, ils ont fait des actes de sabotages assez courageux. Pas une fois leur est venu l’idée d’arrêter un convoi qui déportait des juifs. Et prenez l’aviation alliée, britannique et américaine. En 44-45, elle nappe de bombes l’Allemagne, toutes les zones industrielles, des villes comme Dresde disparaissent - mais il n’y a pas un seul obus qui tombe sur une de ces lignes de chemin de fer qui mènent vers Treblinka ou Auschwitz.
Le génocide rwandais est très exposé aussi puisqu’il se fait à la machette, ce qui est quand même spectaculaire. Ca commence dans une ville, une grande ville, Kigali, ça s’étend dans des villes qui sont au bord de frontières, c'est-à -dire près du Congo, près de l’Ouganda. C’est à ciel ouvert, c’est devant tout le monde, c’est à la machette, ça se répand petit à petit dans les campagnes, et personne ne lève le petit doigt.
En revanche il y eu une opération d’évacuation immédiate de tous les blancs, très efficace celle-là .
Exactement, et ça se passe les trois premiers jours. La communauté blanche, française principalement (ce sont les français qui sont à l’origine de cette opération), comprend le danger qui menace sa communauté puisqu’elle exfiltre immédiatement, et n’intervient absolument pas sur ces tueries qui commencent simultanément, dans les rues de la capitale, c'est-à -dire tout autour des français ! C’est tout à fait inimaginable, vraiment inimaginable. Alors pour répondre à vos questions... Le fait est que personne n’intervient, ni la France qui est principalement responsable, ni la Belgique, ni l’ONU, ni l’Amérique. Ni aucun pays africain d’ailleurs. Prenez par exemple le Burundi qui est son grand allié. Le Burundi a cette particularité d’avoir a une certaine symétrie sociologique, ethnique avec le Rwanda puisque c’est un pays avec une majorité hutu, et à l’époque un pouvoir tutsi. Donc c’est quand même leurs frères qui se font massacré, ils sont en bordure mais n’interviennent pas non plus. Pourtant, ils étaient parfaitement au courant pour une raison simple, c’est qu’il y avait énormément de tutsi rescapés, qui arrivent jusqu’à la frontière. Ils arrivent dans tous leurs états, ils ont échappé de peu à la mort. Ils sont à ce moment-là réceptionnés, accueillis et nourris. Mais il n’y a pas d’intervention militaire. Une deuxième chose que je veux dire est que l’intervention militaire était très facile puisque comme ces gens là ont tué presque toute la semaine avec des machettes, ils n’avaient pas beaucoup d’armes. Donc une intervention immédiate, très simple, d’une armée occidentale avec le poids et l’autorité de l’occident dans cette région du monde pouvait enrayer immédiatement cette machine de tuerie.
A un moment donné, on en parle dans le livre. Il y a quelqu’un qui dit que le 11 avril, le premier jour des tueries dans le village, quatre jours après le début des tueries à Kigali, il y a trois convois de l’ONU qui arrivent dans le village, qui vont, ils réceptionnent les prêtres, les bonnes sœurs, un coopérant, blanc, les mettent tous dans les blindés et retournent à Kigali. Et les tueurs à ce moment-là prennent ça pour une approbation. Ils voient ces blancs qui viennent chercher les blancs et qui se retournent sans tirer un coup de feu et sans rien dire. Ils se disent : l’impunité nous est accordée, on peut y aller, et ils y vont. Ce silence, cette non-activité de la communauté blanche ou africaine, a été terrible puisqu’elle a été vécue comme un assentiment. Alors pour répondre à votre autre question sur les intellectuels, oui, les intellectuels, dont font parti les journalistes, ont été incapable de comprendre cet évènement. C'est-à -dire, ça s’est déroulé devant leurs yeux, et les journalistes sont incapables de le raconter, les intellectuels d’y réfléchir (et l’intelligentsia africaine pas plus que celle en France) et les gens sont incapables de réceptionner le peu d’information émises. Vous savez, quand les gens ne veulent pas recevoir, ça ne sert à rien d’émettre.
Il n’y a donc pas plus de réponse à la question de la passivité envers le Rwanda qu’à la question de savoir pourquoi un avion britannique n’a pas bombardé les lignes de chemin de fer qui allaient aux camps, ou pourquoi les français n’ont pas arrêté un train qui allait de Bordeaux à Auschwitz. Il n’y a pas de réponse à ça. Enfin il y a des tas de réponses mais il vaut mieux laisser la question sans réponse. Disons : « c’est une question simple, et la non réponse est inouïe. »
Pourquoi ce génocide a laissé insensibles ces intellectuels qui sont par vocation très proches des souffrances de certains peuples ?
Je pense que de toute façon, il y a une évidence qui est ce que j’appellerai l’égocentrisme blanc, c'est-à -dire que le monde occidental est préoccupé toujours de savoir quel est le rôle du blanc dans chaque évènement. C'est-à -dire, effectivement, s’il y a deux avions qui tombent sur le World Trade Center, ça prend une dimension particulière parce que c’est un monde de blancs. Je pense que quand le blanc n’est pas directement en jeu, ils ont du mal à comprendre. Et puis, il y a quelque chose qui est plus abstrait, l’incompréhension face à ce génocide. On le voit en Turquie au début du XXe siècle, au Cambodge dans les années 70, en Europe dans les années 40, au Rwanda dans les années 90, il y a cette incompréhension assez extraordinaire de l’évènement, les gens ne sont pas capables de l’appréhender, de s’accepter en face. A partir de là effectivement, il y a des tas de mécanismes qui entrent en jeu, qui font qu’on s’en détourne, qu’on préfère s’intéresser à la Bosnie parce que c’est plus compréhensible, qu’on en attend je ne sais pas trop quoi.
Mais, la Shoah étant déjà derrière nous, et le travail de mémoire déjà effectué une fois, nous n’en avons manifestement rien appris.
Rien appris - et c’est ça qui est extraordinaire dans cette fameuse phrase : « Plus jamais cela ! », qui est la phrase qui conclue toujours un petit peu l’histoire sur la Shoah. C’est après acceptation de l’évènement, réflexion sur l’évènement, on conclue : « Plus jamais cela ! ». Et bien si, cette phrase n’a aucun sens puisqu’après un génocide, il peut y en avoir un autre. Il y a une cultivatrice qui dit à un moment donné, c’était dans le premier livre, je lui pose la question, je pose la question aux quatorze personnes du livre, et je leur dit : « mais est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir un autre génocide ? » Ce qui est une question très classique, très banale. Et Jeannette répond : « Oui, il peut y avoir un autre génocide, au Rwanda ou ailleurs, puisque la cause est toujours là et qu’on ne la connait pas. » Moi je trouve cette phrase extraordinaire, parce que la cause est toujours là , donc elle est cachée quelque part derrière les papyrus, et on ne la connait pas. Je pense que c’est ça le fond de cette histoire, c’est que la cause du génocide est toujours là , donc il y aura d’autre génocides. Mais qu’on ne la connait pas, donc on ne peut pas l’appréhender, on ne peut pas l’anticiper, on ne peut pas directement la déceler, comprendre l’évènement quand il se déroule. On est toujours paralysé face à un génocide.
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auteur: Emmanuel Ioannidis en savoir plus sur l'auteur |
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"Oui, il peut y avoir un autre génocide, au Rwanda ou ailleurs, puisque la cause est toujours là et qu’on ne la connait pas."
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