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Rwanda (Crânes)
Le mot qui manque
Avec La Stratégie des antilopes (Seuil, 2007), le grand reporter Jean Hatzfeld propose un récit sur la limite de l'expérience humaine à travers le génocide rwandais, et accomplit un chef d'œuvre de littérature et de morale. Cet ouvrage a reçu le prix Médicis 2007.

Après le choc du premier volume de son témoignage sur le Rwanda, Dans le nu de la vie, et du second, Une saison de machettes où il donnait la parole aux bourreaux, Jean Hatzfeld pénètre ici encore plus avant dans les méandres du génocide tutsi en faisant littéralement surgir la parole de ses protagonistes, aussi bien celle des victimes que celle des tortionnaires, au point d'inventer un langage propre, comme on l'avait rarement fait auparavant. Mais comment parler d'un tel désastre sans en avoir les moyens, faute de l'avoir vécu ?

 

La méthode de Hatzfeld est parfaite : il choisit de donner la parole aux protagonistes, en écoutant obstinément et en s'effaçant lui-même. Il entremêle les témoignages de victimes et de tueurs ; il enregistre, retranscrit, regroupe les thèmes ; il ne porte pas de jugements moraux ni ne baigne dans le pathos. Les témoignages sont entremêlés de brèves observations ou descriptions des endroits visités et de l'ambiance de la vie quotidienne. Il oblige le lecteur à devenir attentif lui-même et faire silence. Il met enfin en relief la langue inventive, poétique et profondément touchante de ses interlocuteurs, langue qui, dans sa beauté, rend le récit encore plus terrifiant. Il arrive à rendre la beauté de cet idiome qu'est le français du Rwanda. Ainsi, une victime raconte: "Depuis les tueries j'ai été malchanceuse, la vie s'est tournée vers l'arrière, mes pensées deviennent relativistes quand je me cogne aux échecs. Par exemple, quand j'obtiens, j'attrape; mais je suis obligée de lâcher parce que je trébuche sur les découragements".

 

Quelle est la situation inédite au moment du début de ce livre ? 40.000 bourreaux hutus sont graciés d'un coup (le pays manquait de bras pour travailler la terre) ; ils reviennent donc sur les collines de Nyamata et s'installent avec les rescapés tutsis, obligés par le gouvernement de se réconcilier et de vivre en communauté avec leurs tortionnaires. Mais comment est-il possible que les deux ethnies coexistent dans le même lieu, hantées par la mémoire des crimes subis par les uns et perpétrés par les autres ? A travers le chassé croisé d'entretiens et de propos des protagonistes, Jean Hatzfeld montre la scission et l'inévitable tension entre les Tutsis décimés (le génocide a fait plus de 800.000 victimes) et les Hutus libérés, et expose toute la complexité de la situation. Le lecteur découvre, de plus en plus estomaqué, les récits des journées des victimes passées à courir dans les forêts pour fuir les machettes, pourchassées des jours durant comme du gibier, ravalés au rang des bêtes rampantes, mangeant cru, se cachant dans des niches de chiens avec leurs excréments, léchant les feuilles pour se désaltérer, assistant souvent à l'assassinat de leurs femmes, maris, enfants, frères et sœurs, "coupés" devant leurs yeux. Les Tutsis restent séparés de leurs proches mais aussi d'eux-mêmes, de leur amour propre et de leur vie antérieure.

 

Les récits des tueurs ne sont pas moins terrifiants : on reste tétanisé par l'absence d’états d'âme, les manipulations mesquines, les rodomontades, bref, la vertigineuse banalité de l'horreur. Et on doit se demander comment vivre après avoir été humilié ainsi, mais aussi comment les tueurs peuvent vivre après avoir décapité des enfants de leurs propres mains. Et par ailleurs, nous, contemporains passifs de ce drame, comment vivre sachant que cela a eu lieu, sans qu'aucune nation policée n'intervienne, et que cela reste encore possible ?


Les sentiments des rescapés sont très complexes en effet. On voit leurs attaques de folie, on sent l'angoisse des persécutés dans la forêt, quand les tueurs se rassemblent en formant des files par milliers et commencent à chanter; on essaie de comprendre la gamme infinie des réactions de ceux qui sont traqués, de la ténacité au découragement, de la solidarité à la plus affreuse et nue solitude. On comprend leur sentiment d'être des marionnettes jusqu'à leur gratitude heureuse d'avoir échappé à la mort. On lit, incrédule, l'histoire de cette fille tutsi qui se fait passer pendant huit ans pour une hutu et partage pendant tout ce temps la vie dans le camp avec les tueurs de toute sa famille.


On reconnaît aussi la difficulté d'en parler à ceux qui ne l'ont pas vécu, et celle de supporter les propos ironiques et méprisants des bourreaux, ou encore la complicité de leurs femmes pendant le massacre. Jean Hatzfeld raconte la visite invraisemblable des deux tueurs à un père de famille dont ils ont «coupé» la fille, visite faite par calcul ; non seulement ils ne demandent pas pardon mais ils lui signifient qu'ils ont été quand même gentils d’avoir épargné sa vie à lui. Comment réagir ? Comment avaler ce pardon devenu obligatoire par les autorités ? Et comment répondre à cette autre question brûlante: pourquoi personne -aussi bien les blancs que les africains- n'est intervenu pendant des semaines, surtout dans un paysage aussi exposé ? "Nos frères ougandais, burundais, congolais: qu'ont-ils fait en 1994 ?" On ne peut être en désaccord avec les paroles suivantes : "A quoi bon chercher des circonstances atténuantes à des gens qui ont coupé à la machette tous les jours, même le dimanche ? Que peut-on atténuer ? Le nombre des victimes ? La manière de couper ? Les rires des tueurs ? Rendre justice serait tuer les tueurs. Mais ça ressemblerait à un autre génocide, ce serait le chaos. Les tuer ou les punir d'une façon convenable: impossible; leur pardonner : impensable. Etre juste est inhumain".

 

Parfois seulement, dans le texte, on sent la vie qui, inévitablement, continue d'offrir ses promesses et distille son charme. Jean Hatzfeld décrit la délicatesse des paysages, la timidité et la douceur des gens, la beauté des couleurs pastels de la nature, les façades de maison. Il y a une scène magnifique avec des enfants qui montent pour la première fois sur une voiture et s'enivrent de ce bonheur inouï. Et puis, même une fille torturée qui a perdu toute sa famille peut déclarer : "Je me sens calme et vigoureuse, je crois aux promesses; la bonne fortune peut m'attraper".

 

Il reste que, manifestement, un secret demeure caché au cœur de l'humain, innommable, affreux, impossible à être révélé ou traqué ; et c'est pourquoi tout pourrait recommencer et tout est toujours en place pour que ça recommence, exactement comme dans le passé. A la lecture de ce livre de témoignages terrifiants, on pourra se remémorer cette réflexion d'une victime, dans le premier volume de la trilogie : elle expliquait qu'elle ne trouvait pas dans sa langue un mot pour décrire ce génocide, des mots tels que férocité ou barbarie étant trop doux. Elle pensait donc qu'il doit y avoir un mot qui manque et demandait si ce mot existait en français.

crédit photo : flickr, schacon
auteur: Emmanuel Ioannidis
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de Celan le 06/02/2008 à 09h12
Le mot et la chose

Article très intéressant sur un sujet tragique. Il soulève cette question insoluble : Comment rendre justice aux victimes dans le cas d'un génocide ? C'est proprement impossible si l'on se refuse à basculer dans l'inhumanité. Le papier se termine sur une réflexion profonde teintée d'une certaine poésie : les mots sont souvent inaptes à traduire le Réel.

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de khmane08 le 29/07/2008 à 15h46
le mot qui manque

il y a peut etre un mot qui existe dans toutes les langues : bestialite, mais paradoxalement elle se rencontre peu ou pas chez les animaux.

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