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Mafia : la grande méprise médiatique
Mafia : la grande méprise médiatique
Quand les medias parlent de la mafia, ils le font généralement en référence à une situation de violence, d’illégalité ou de sensationnalisme. Or, la réalité mafieuse est très éloignée de ce traitement médiatique. En terre de mafia, les termes qui viennent en premier à l’esprit sont plutôt : conditionnement permanent, banalité et dysfonctionnement des institutions et services publics.

S’il est des thèmes dont les médias aiment à faire des gros titres, la mafia en fait partie. Pourtant, le traitement médiatique de ce phénomène repose sur une profonde méprise : les caractéristiques fréquemment associées à la mafia en donnent trop souvent une vision superficielle, par à-coups et tronquée totalement aux antipodes de la réalité. A grands traits, dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision, lorsqu’on traite de mafia, on le fait en référence à une situation de violence, d’illégalité, de sensationnalisme et/ou de victoire institutionnelle. Le motif principal d’évocation de la mafia est la survenue d’un épisode de violence comme les assassinats de Duisburg en août dernier ou les attentats en 1992 des juges Falcone puis Borsellino. Il en résulte un traitement ponctuel et par soubresauts de la mafia.

 

On parle également de mafia en lien avec des activités illégales : démantèlement d’un réseau de prostitution, arrestation de trafiquants de drogue,… La mafia est présentée sous sa forme purement illégale et, en cela, elle est ravalée au rang des criminalités organisées plus vulgaires alors même qu’une spécificité majeure de la mafia est d’être présente dans l’économie légale.

 

Les associations mafieuses sont aussi traitées sous l’angle du sensationnel

 

On a ainsi beaucoup plus glosé sur la chirurgie esthétique subie par le repenti Tommaso Buscetta que sur le contenu de ses révélations. Pour la mafia japonaise des yakuzas, ce sont les tatouages et les amputations du petit doigt qui font la une. De la sorte, la petite histoire l’emporte sur la grande, l’anecdote sur le fond et, surtout, on tend à faire passer comme caractéristiques essentielles des aspects qui - c’est le cas des tatouages et amputations - sont devenus marginaux.

 

Enfin, les victoires institutionnelles, dont les plus flagrantes sont les arrestations de boss mafieux, sont, elles aussi, largement médiatisées, ce qui est normal mais mériterait d’être replacé dans le contexte mafieux. Il est fallacieux d’annoncer que la mafia est décapitée à chaque arrestation puisqu’aucune mafia ne lie son destin au sort d’un seul homme. Il conviendrait également de rappeler que les hommes interpellés sont généralement en cavale - mais peut-on parler de cavale pour des hommes qui n’ont en fait jamais quitté leur terre ? - depuis des années ce qui est le signe d’un échec institutionnel et que, pendant que l’on arrête Lo Piccolo, en Sicile, on libère également pour vice de procédure le fils de Totò Riina.

 

La réalité mafieuse est très éloignée de ce que le traitement médiatique en donne généralement à voir

 

En terre de mafia, les termes qui viennent en premier à l’esprit ne sont pas ceux de violence, illégalité, sensationnalisme et victoires institutionnelles mais bien plutôt ceux de quotidienneté, de conditionnement permanent, de banalité et de dysfonctionnement des institutions et services publics.

 

La quotidienneté de la présence criminelle découle du conditionnement permanent exercé par les "hommes d’honneur" sur la société civile

Ce qui frappe sans doute le plus en territoires mafieux, c’est la quotidienneté de la présence criminelle : quasiment pas un jour ne passe sans qu’un fait de mafia, même mineur, n’ait lieu. Cette quotidienneté découle du conditionnement permanent exercé par les "hommes d’honneur" sur la société civile : ainsi, être commerçant à Palerme, cela signifie devoir payer le pizzo, le racket. Le conditionnement ressort également des rédactions d’élèves où la mafia apparaît comme un élément constitutif de la normalité sociale, une institution comme - voire meilleure - qu’une autre.

 

Dans un tel contexte, la mafia ne peut être perçue que comme banale pour la population vivant sur es terres

 

Le chef mafieux en cavale Matteo Messina Denaro devient alors le héros du refrain d’un rap en vogue en Sicile : le couplet nous dit qu’il vaut mieux être le boss qu’un perdant ; l’alternative est brève et l’identification perdant - non mafieux est un raccourci révélateur.

 

Enfin, les dysfonctionnements liés à la mafia dépassent en nombre les victoires institutionnelles. On peut mourir d’une appendicite en Calabre à cause de l’infiltration mafieuse dans les hôpitaux publics et cliniques privées ; le fonctionnement de la justice est régulièrement mis à mal par la présence de taupes dans les tribunaux, par la multiplication des erreurs de procédure toujours - naturellement - en faveur des inculpés mafieux ; certaines villes détiennent des records en termes de dissolution pour association mafieuse de leurs conseils municipaux.

 

L’enjeu n’est pas que d’image mais de positionnement. La grande méprise médiatique est catastrophique en ce qu’elle contribue à donner un visage fascinant à la mafia ; rendre compte de la réalité mafieuse, au contraire, révèle sa nature insupportable et son inadmissibilité.

crédit photo : Flickr
auteur: Clotilde Champeyrache
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