article du 05 mars 2008
Il est certes trop tôt pour parler d’un quelconque déclin des Etats-Unis au Moyen-Orient. Washington a en effet encore bien des atouts en main dans cette région du monde, et quand bien même la tournée entreprise par le président George W. Bush en janvier 2008 ne lui a pas réellement permis de recueillir un consensus anti-iranien officiel à la hauteur de ses espérances, le Moyen-Orient n’en reste pas moins inscrit aujourd’hui à l’heure américaine.
Cette sérénité ne devrait cependant pas occulter la présence de logiques concurrentielles en pleine gestation aujourd’hui au sein du « Grand Moyen-Orient ». Contrairement à la situation qui prévalait à la fin des années 1990 encore, Washington n’est plus seul dans la région. Du Maroc à l’Arabie saoudite en passant par l’Algérie, l’Egypte, ou même la Syrie et l’Iran, les aspirants à la succession du parrain américain ont d’ores et déjà placé leurs pions. Ils ont pour nom : Moscou, et Pékin. Et s’ils demeurent assez soucieux d’éviter de froisser directement Washington, rien ne permet de penser que les prochaines années nous permettront de faire l’économie d’une réflexion sur l’ère post-américaine du Moyen-Orient.
Bien entendu, rares sont ceux qui, à l’intérieur comme en-dehors du Moyen-Orient, estiment que l’Administration Bush a abordé les perspectives liées à cette région par le bon côté. Après deux mandats républicains, le conflit israélo-palestinien est en effet toujours béant, la donne irakienne convole vers des cieux de plus en plus inquiétants, l’Iran est dans une phase d’affirmation facilitée par la chute des Taliban afghans et de Saddam Hussein, et les options radicales à relents religieux ont le vent en poupe. Dans le même temps, les uns et les autres s’accordent-ils à envisager un Moyen-Orient qui, du fait de son inscription dans le(s) giron(s) russe et/ou chinoi(s), serait placé sous de bien meilleurs auspices ? Rien n’est moins sûr.
La Russie renoue avec des réflexes d'une époque qu'on croyait révolue
Il suffit en effet de porter un œil à la manière par laquelle l’un et l’autre de ces acteurs ont récemment opéré leur positionnement, voire leur retour, dans la région pour constater qu’un ascendant régional plein et entier de la part des Russes ou des Chinois pourrait être très peu reluisant. Côté russe en effet, c’est le renouement avec des réflexes issus d’une époque que l’on croyait révolue qui redevient d’actualité, comme le prouvent les contrats en matière d’armements proposés à la Syrie et à l’Iran (qui sont les deux plus gros importateurs en armement russe de la région) ainsi qu’à l’Algérie et à la Libye. Par extension, les pays du Golfe, Yémen compris, ont tout aussi bien été approchés pour des contrats similaires, et ne sont d’ailleurs pas fermés à une telle perspective si l’on en croit les exemples aboutis de l’Arabie saoudite (entre tanks, hélicoptères et missiles de moyenne portée) et du Yémen (Mig-29 et tanks T-80). Le tout se comptant évidemment en milliards de dollars.
Et la Chine mise sur son savoir-faire dans l'énergie, sa main d'oeuvre et ... son armement
La Chine n’est pas en reste sur ce plan, puisqu’à ses besoins importants en ressources énergétiques a répondu la contractualisation de sa part de contrats en matière d’armement avec l’Iran, et la préparation d’un terrain similaire avec l’Arabie saoudite et l’Algérie. Dans le même temps, si le gouvernement irakien est lui-même engagé dans une posture ouvertement intéressée face à l’armement chinois, Pékin pèse aussi de plus en plus lourd dans les perspectives économiques moyen-orientales. Sans oublier le savoir-faire effectif des Chinois en termes d’exploitation pétrolière, c’est la main d’œuvre chinoise qui se fait en effet de plus en plus visible dans la région, et très particulièrement au sein des pays du Maghreb. En parallèle, ces mêmes perspectives ont eu des répercussions inattendues sur l’état de certains secteurs économiques régionaux : l’Egypte, la Syrie, l’Algérie, le Maroc, la Jordanie ou même les Territoires palestiniens voient ainsi leur secteur textile, qui a défié toute concurrence pendant si longtemps, tomber en chute libre : leur production nationale ne fait en effet pas la différence devant les produits chinois d’importation.
Or, c’est avec ces perspectives économiques et financières justement, et confortée par la qualité de son armement, que Washington avait réussi à bâtir jusqu’ici avec succès une grande partie de sa stratégie régionale, pour ne pas dire internationale. Les temps sont-ils dès lors à la préparation du déclin inéluctable de la première puissance mondiale ? On ne saurait l’affirmer comme tel. Cependant, les Etats-Unis n’ont plus des marges aussi confortables que celles dont ils pouvaient se targuer jusqu’à peu, et si des perspectives placées sous égide russo-chinoise ne sont pas forcément ce qu’il y a de plus sollicité par les habitants du Moyen-Orient, les frustrations anti-américaines sont néanmoins telles aujourd’hui qu’une volonté de recourir à des alternatives hasardeuses ne peut pour autant être entièrement exclue.
Si le Moyen-Orient venait à opérer une transition dans ses modalités de composition avec l’étranger, c’est donc incontestablement aujourd’hui que s’en jouent les principales articulations. Américains, Russes et Chinois en sont pleinement conscients, et tentent de jouer la partie pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Reste à savoir ce qu’en pense ce grand voisin géographique, brillant par son absence, qu’est l’Union européenne.