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International
Rendre à l’Histoire le génocide du Rwanda
Les placards de la politique française regorgent de cadavres plus ou moins oubliés qu’aucun des grands partis de gouvernement n’ont intérêt à ressortir. On préfère jeter un voile pudique sur ces affaires. Mais il est un secret trop grand et trop explosif pour être plus longtemps contenu : une partie de la classe politique française de droite et de gauche s’est faite complice du génocide des Tutsi au Rwanda.
Les placards de la politique française regorgent de cadavres plus ou moins oubliés qu’aucun des grands partis de gouvernement n’ont intérêt à ressortir (1). On préfère jeter un voile pudique sur ces affaires, plutôt que d’induire le doute sur la bienveillance des institutions et de leurs responsables. Mais il est un secret trop grand et trop explosif pour être plus longtemps contenu : une partie de la classe politique française de droite et de gauche s’est faite complice du génocide des Tutsi au Rwanda.
Entre 1990 et 1994, la France a non seulement ignoré la préparation du génocide, mais elle a accompagné celle-ci en envoyant au Rwanda des instructeurs militaires, des armes, et des moyens financiers directs et indirects. Lorsque le génocide a commencé, les soldats français ont refusé de protéger les populations persécutées, et ils ont au contraire apporté aide et protection aux génocidaires, y compris dans la zone pseudo-humanitaire « Turquoise », où le génocide a donc pu se poursuivre alors qu’il était arrêté partout ailleurs. Depuis lors, les responsables politiques français de droite et de gauche, et notamment les plus impliqués, comme E. Balladur, A. Juppé, F. Léotard, H. Védrine, Jean-Christophe Mitterrand… s’emploient à retarder la perspective d’un nouveau procès international semblable à celui de Nuremberg. Désormais liés aux génocidaires par une commune entreprise de dissimulation négationniste (2), ils savent leur crime imprescriptible, et leur impunité fragile.
Seulement, à ce jour, cette impunité des complices français du génocide est demeurée totale. Elle doit beaucoup au silence de la presse française, d’hier et d’aujourd’hui. Jean Hatzfeld évoque une « défaillance de tout un système d’information, celui des journalistes … », incapables « d’affronter le génocide ». Mais il n’y voit qu’un problème de forme, appelant à emprunter des chemins « plus tortueux », notamment littéraires, pour accéder à la compréhension de l’événement. L’analyse est un peu courte.
Une incompréhension bien compréhensible
Il est certain que le journaliste non spécialiste (des génocides, du racisme, de l’Afrique…), pressé par le temps, matériellement dépendant, pour ses mouvements, d’un camp ou d’un autre, etc. est très vulnérable. Il manque de recul, notamment, pour échapper aux manipulations de ceux qui ont intérêt à dissimuler leurs responsabilités. Mais des journalistes ont su avant les autres ou plus que les autres déjouer les pièges de leur profession, et ceux tendus par les génocidaires et leurs alliés, pendant et après le génocide (3). Ceux-là, une infime minorité, ont su dire la réalité d’un crime préparé par un régime raciste, mais avec le soutien d’un autre Etat, démocratique celui-là, et dans le silence coupable de la communauté internationale. Ce qui explique que ces journalistes aient été si peu nombreux, c’est bien davantage le fait qu’ils ne possédaient pas la clé de lecture indispensable à la compréhension de ce génocide-là, un génocide qui n’aurait pu exister sans la persistance d’une relation politico mafieuse et néo-colonialiste entre la France et les pays africains : « la Françafrique » (4) .
Ce que le travail remarquable de Jean Hatzfeld permet en revanche, mieux que le journalisme, c’est l’analyse de la psychologie des acteurs du drame, victimes et bourreaux, c’est-à-dire une approche « micro » de la réalisation et des conséquences d’un génocide. Cette tâche passionnante relève de la compréhension des mécanismes individuels du crime, de la dynamique des groupes affinitaires, ou encore de la résilience après les plus grandes meurtrissures, bref, du comportement. Hatzfeld le reconnaît, c’est pour lui la caractéristique principale d’un génocide. Dès lors, il était logique qu’il délaisse la dimension proprement politique du drame.
Il est plus difficile de suivre l’écrivain lorsqu’il explique qu’ « il n’y a donc pas plus de réponse à la question de la passivité envers le Rwanda qu’à la question de savoir pourquoi un avion britannique n’a pas bombardé les lignes de chemin de fer qui allaient aux camps, ou pourquoi les Français n’ont pas arrêté un train qui allait de Bordeaux à Auschwitz. » Et qu’il ajoute qu’ « il n’y a pas de réponse à ça. Enfin il y a des tas de réponses mais il vaut mieux laisser la question sans réponse. » Il est regrettable de s’arrêter ainsi au seuil du questionnement. On reconnaît volontiers avec Jean Hatzfeld qu’il n’est pas facile, ni sans risque pour le confort moral de l’individu, d’accepter la réalité d’un génocide. Par exemple, l’idée selon laquelle une partie de nos propres dirigeants se sont compromis dans le soutien à l’entreprise génocidaire est éminemment problématique pour qui accorde crédit aux institutions démocratiques. Elle oblige en tous cas à reconnaître à ce génocide, comme aux autres, leur inscription dans une histoire particulière. En l’occurrence, dans le cas rwandais, celle du colonialisme et de cette forme néo-coloniale de domination qu’est la Françafrique.
C’est la limite de toute approche apolitique et anhistorique du phénomène génocidaire. On doit pourtant faire entrer dans l’Histoire ces entreprises d’extermination, préparées par les meilleurs cerveaux d’administrations modernes (comme l’était l’administration de l’Etat rwandais), réalisées avec la complicité active ou passive de grandes puissances théoriquement démocratiques, et qui ne pourraient pas se dérouler sans la rencontre entre le conditionnement général de l’individu caractéristique des sociétés disciplinaires (l’obéissance aveugle, le rapport au travail, les non-dits de la mémoire coloniale, chez les ex-colonisateurs comme chez les ex-colonisés…) et le chaos social caractéristique de sociétés inégalitaires en crise (le Rwanda au lendemain du plan d’ajustement structurel du FMI, ou l’Allemagne des années 1930). Au-delà de la volonté de Justice, c’est bien là l’objectif fondamental que s’est fixé le collectif « génocide made in France ».
« Emettre différemment pour être reçu différemment »
Comme Jean Hatzfeld mais dans le champ du politique cette fois, nous avons choisi d’ « émettre différemment pour être reçu différemment ». En exigeant que la Justice frappe aussi les complices français du génocide, et à travers eux, tous les acteurs de la « Françafrique », nous voulons empêcher que l’on enferme une fois encore le phénomène génocidaire dans une approche purement moralisatrice. Si l’on veut empêcher les prochains génocides, il est urgent de dire par quels mécanismes politiques et avec quels soutiens diplomatiques, financiers et militaires le plan concerté d’extermination a pu s’accomplir au Rwanda, et demeurer quasi impuni à ce jour.
Pour contourner les « défaillances » du système d’information, nous recourrons à un répertoire d’actions singulier, celui de la non violence active. Nos actions sont provocatrices, ludiques, et parfois « désobéissantes », et veulent briser le silence qui entoure la responsabilité de la France. Elles nous semblent le moyen de provoquer le débat, y compris en poussant les complices du génocide à la faute, en les contraignant à nous faire de mauvais procès. Ce faisant, nous sommes convaincus d’aider ceux des journalistes qui voudraient se pencher sur cette question à conquérir dans leurs médias respectifs les espaces de liberté qui permettront de dire la vérité au plus grand nombre, et de faire enfin entrer le génocide des Tutsi, et avec lui l’ensemble de la Françafrique, dans l’Histoire contemporaine.
(1) Roger Faligot, Jean Guisnel (dir.), Histoire secrète de la 5ème République, La découverte, Paris 2007.
(2) Lire Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle. Izuba / L’Esprit frappeur, Paris 2002.
(3) La correspondante du quotidien belge le Soir, Colette Braeckman, le journaliste du Figaro Patrick de Saint Exupéry, les journalistes militants Medhi Ba ou Michel Sitbon…
(4) Ce terme, popularisé par François-Xavier Verschave, décrit les relations de dominations établies entre la France et une partie des pays africains dans le but de contrôler les jeunes indépendances et de poursuivre le pillage des ressources primaires. Elles incluent le soutien politique, militaire et financier à des régimes dictatoriaux, le contournement des contre-pouvoirs démocratiques en France, le recours à l’ethnisme et à la « guerre révolutionnaire » contre les adversaires de la Françafrique, l’établissement de liaisons néo-mafieuses entre élites politiques et industrielles françaises et africaines, etc. Cf. F-X Verschave, La Françafrique, Le plus long scandale de la République, Stock, Paris 1998.
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auteur: Xavier Renou en savoir plus sur l'auteur |
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