International le 14/03/2008 par

Jean Hatzfeld : « Au Rwanda, les génocidaires n’éprouvent aucun remords »

J

Qu’en est-il de la possibilité du pardon accordé aux tueurs par les victimes ? Le vrai pardon, même s’il existait, serait-il légitime ? Pardonner des gens qui ont coupé et assassiné des centaines de milliers de personnes pendant des semaines, et brulé vifs des enfants, ne serait-il pas presque obscène ?

 

Absolument. Ce serait obscène. Et c’est de toute façon impensable. S’il y a un point sur lequel ils sont tous unanimes, c’est que le pardon est impossible. Le vrai pardon, c’est-à-dire le pardon sincère qui consiste à dire la vérité. Parce que sans vérité, il ne peut y avoir de pardon. Et de la part du rescapé, pardonner, c’est renoncer au désir de vengeance, au désir de haine, et ça c’est totalement impensable pour des tas de raisons. Entre autres, parce qu’ils sont incapables de parler de ça. On ne peut pas imaginer de pardon sans vérité, c’est-à-dire sans un dialogue. Et le vrai dialogue est totalement impossible. Ils parlent certes des récoltes, ils parlent du foot, ils parlent du marché, du temps qu’il va faire demain. Mais parler de ce qu’ils ont partagé, ces semaines en 1994 dans les marais ou dans la forêt, ça, ils en sont incapables pour des tas de raisons. Ces raisons sont d’ailleurs intéressantes parce qu’elles ont à voir avec la mentalité et l’attitude du tueur, qui considère que ses principaux alliés sont le mensonge et le silence, que la vérité lui est toujours dangereuse, lui est toujours négative, à juste titre d’ailleurs. Et puis aussi pour une raison plus complexe, mais tout aussi compréhensible. C’est l’impossibilité des rescapés d’accepter la vérité. Et notamment d’accepter la vérité de la bouche des tueurs. Parce que les tueurs, ils les ont vu dans une situation qui était celle du rescapé, celle de la personne qui a été animalisée. Et ce souvenir d’eux animalisés, c’est-à-dire humiliés, leur est insupportable dans la bouche des tueurs. Donc ils ne supportent de la part des tueurs ni le mensonge, ni le silence, ni la vérité. En fait, ils ne supportent rien de la bouche des tueurs. C’est pourquoi tout dialogue est impossible. Et à partir du moment où ce dialogue est impossible, l’idée même du pardon est impensable.

 

Le pardon a été pourtant imposé, aussi bien par les autorités locales qu’internationales : hutus et tutsis ont été forcés de se réconcilier.

 

Le pardon individuel et réel étant impossible, l’Etat et l’Eglise ont imposé un pardon collectif

Puisque le pardon réel, c’est-à-dire venant de l’individu, le pardon existentiel, est impossible, et que c’est tout de même insupportable de vivre en groupe sans se pardonner, de nombreuses institutions imposent un pardon. Il y a le pardon de l’Etat, ce que l’on appelle la police dite de réconciliation, qui consiste à pardonner aux tueurs, c’est-à-dire les libérer, en disant que puisque le pardon est impossible, la justice est impossible. Mais la grâce est possible, on va donc gracier. Et puis en contrepartie, on demande à tout le monde de se pardonner collectivement. Il y a le pardon qui est plus malicieux de mon point du vue, le pardon religieux, celui de l’Eglise, qui consiste à dire : ce que les hommes ne peuvent pas faire, Dieu peut le faire. Vous ne pouvez pas pardonner, mais Dieu le peut. Et donc, comme ce sont des gens très croyants et très chrétiens, c’est cette idée qu’on va s’adresser à Dieu pour se pardonner. Les tueurs ou leurs familles, cette communauté hutue, cette communauté de tueurs, ce sont des gens extrêmement filous, intellectuellement, très malhonnêtes et très malicieux. Ils disent : mais après tout, le rescapé ne peut pas nous pardonner, mais est-ce si important puisqu’il suffit de demander un pardon à la justice pour qu’elle nous l’accorde, et demander pardon à Dieu pour qu’il nous l’accorde. Ca nous suffit bien. Et donc, ils se contentent de cela, ils se satisfont de cela, parfaitement bien. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi ils éprouvent aussi peu de remords : ils se sentent pardonnés sans avoir eu à faire le moindre effort. C’est quelque chose d’absolument extraordinaire.

 

Dans le deuxième volume de votre trilogie, vous donnez la parole aux tueurs tout au long du livre. Le résultat est particulièrement insoutenable pour le lecteur. Il y a notamment de terribles détails d’humiliation, les rires des tueurs pour ceux qui rampent devant eux ; la destruction non seulement de leurs animaux, mais aussi de leurs albums de photos, comme s’ils devaient tuer non seulement leur avenir mais aussi leur passé ; la complicité des femmes hutues avec les viols de femmes tutsies, qui comprenaient parfaitement qu’un tel travail de tuerie ne pourrait que « chauffer » leurs maris. Comment avez-vous pu supporter personnellement ces entretiens pendant des mois sans en craindre les séquelles subséquentes ? Avez-vous hésité à rendre public le point de vue des tueurs ?

 

Pour exterminer un peuple, il faut l’humilier et l’animaliser car on tue plus facilement un animal

La réponse à votre dernière question c’est non, je n’ai pas hésité une seconde, parce que je sentais que c’était au cœur de cette histoire. Ce n’est pas l’horreur, ce n’est pas la cruauté ou la barbarie de ces tueurs qui était au cœur. Mais c’est cette idée que pour exterminer une personne sans l’excitation de la guerre et de l’affrontement, il faut animaliser et humilier la victime, sinon il est impossible de la tuer aussi normalement, aussi laborieusement, aussi quotidiennement qu’ils l’ont fait. On ne peut pas aller tous les matins (puisqu’il s’agissait d’un travail) tuer comme ça petit à petit les enfants, les femmes, les vieillards, aussi laborieusement, de manière aussi organisée, si on ne dévalorise humainement la personne qu’on va tuer. Donc l’humiliation fait partie du mécanisme de tuerie. Ce n’est pas le plaisir sadique, qui peut exister par ailleurs, à faire souffrir. Ils sont face à des gens qui ont été leurs voisins, ils doivent les éliminer tous, ils ne peuvent pas le faire s’ils n’ont pas une raison supérieure qui les domine. Et cette raison, c’est humilier et animaliser l’autre, parce qu’on tue plus facilement un animal. Je sentais que cette animalisation était au cœur du génocide, et qu’il fallait l’écrire d’une façon ou d’une autre, et je n’ai pas hésité d’un point de vue moral parce que c’est l’histoire.

 

Concernant mon vécu personnel, je me suis retrouvé avec ces tueurs…dans une situation de dégoût, de dégoût permanent ; mais je vois une personne qui a un visage, et sur le visage, il y a deux images qui se superposent. Celle de quelqu’un qui est assez sympathique, parce que ces gens-là dans ce village n’avaient pas été des miliciens anti-tutsis, des militants d’un parti extrémiste. C’était des gens qui avaient été cultivateurs, fonctionnaires, instituteurs, commerçants. On voit avec tel tueur très bien le personnage assez sympathique qu’il aurait pu être avant, et puis je sais aussi, puisque j’ai écrit ce premier livre et que je vis dans ce village alors, qu’ils ont tué X personnes à la machette entre le 11 avril et 12 mai 1994, dans ces marais. Donc il y a ces deux images qui se superposent.

 

Les tueurs n’ont aucun remords et noient leur culpabilité dans une espèce de faute collective

Et il y a cette autre chose dégoûtante, vraiment dégoûtante, qui explique toute la manière dont j’ai travaillé d’ailleurs, c’est que ces personnes n’éprouvent aucun remords. C’est beaucoup plus facile quand on est par exemple en Bosnie, on voit des tueurs serbes qui éprouvent des remords ou au moins portent les séquelles de ce qu’ils ont fait. Ceux qui reviennent d’Algérie, du Vietnam, reviennent de la guerre et portent les séquelles. Après ils deviennent alcooliques, extrémistes, fascistes, écolos (rires), asociaux, ils deviennent n’importe quoi, mais ils deviennent quelque chose. Ils sont transformés par ce qu’ils ont vécu. Au Rwanda, les tueurs ne sont absolument pas transformés par ce qu’ils ont vécu. Ils éprouvent des regrets évidemment d’avoir perdu leur récolte ou leur parcelle, mais des remords, aucun. Ils ne se sentent coupables de rien. Ils noient leur culpabilité dans une espèce de faute collective, qui dilue la leur.

 

Physiquement ils se portent à merveille…

 

Ils se portent à merveille, ils ne font aucun cauchemar. Ils ne deviennent pas alcooliques. D’ailleurs quand ils vont sortir, parce qu’ils vont sortir après, je ne le savais pas à l’époque, ni eux d’ailleurs. Mais quand ils vont sortir, ils vont se remettre au travail le plus normalement du monde, ils vont retrousser leur manche, reprendre leur houx, leur machette, puis défricher, reconstruire, réparer leur toit, refaire des enfants. Ca c’est vraiment dégoûtant, parce qu’on aurait souhaité des gens même violents, dépressifs, mais on a affaire à des gens qui, le plus normalement du monde, vous parlent sur un ton tout à fait monocorde, d’une manière assez banale de ce qu’a été leur vie de tueurs lors du génocide, c’est-à-dire quelqu’un qui va au travail pour tuer tous les jours parce que tout le monde doit être tué. Et ça c’est vraiment très difficile à vivre.

 

Pour conclure avec les tueurs, il y a tout de même deux éléments très surprenants. Le premier, c’est l’aspect routinier de leur activité. Ils parlent même d’un boulot à parachever comme un autre. Et il est aussi évident qu’en réalité ils se régalaient, ils parlent de « gourmandises qui augmentaient », des tueries « de plus en plus goûteuses ». On les voit rigoler, chanter, faire la fête chaque soir après les massacres, dans une véritable ivresse, un enthousiasme, et aussi avec des gains conséquents. Parce qu’on oublie qu’ il y avait deux choses qui se faisaient, les tueries le matin et les pillages le soir. En fait, les bourreaux c’était avant tout des petits voleurs.

 

C’était des voleurs, c’est sûr, bien sûr. Il ne faut jamais sous-estimer – comme pour la Shoah par exemple – le rôle qu’ont joué les pillages, les spoliations, les enrichissements etc. Même énormément de français ont dénoncé leurs voisins juifs pour prendre leur appartement. Il y a une motivation matérielle qui est toujours inhérente.

 

Les tueurs ont vécu leurs massacres comme un travail : on coupe les tutsis comme on coupe la bananeraie

Alors voilà comment ça se passe : dès le départ, très vite, ils le vivent comme un travail. Ils emploient d’ailleurs une terminologie beaucoup plus proche de celle du travail que celle de la guerre. C’est un travail, donc on coupe le tutsi comme on coupe la bananeraie. Et donc, c’est à heure fixe, et tout travail mérite rémunération, et donc, comme vous le dites, on organise des temps de tueries, et des temps de pillages qui rémunèrent les tueurs du matin. Donc, il y a des punitions et des rémunérations, donc c’est vraiment le monde du travail. Il y en a qui regrettent un peu le travail agricole parce qu’il y a une pause à midi, alors que pour les tueries il n’y a pas de pause à midi. Il y en a qui trouvent au contraire que le travail des tueries est beaucoup plus rémunérateur et beaucoup plus rigolo parce que ça change de la routine. Et c’est peut-être moins fatigant. Ils ont des points de vue différents, mais enfin ils comparent vraiment cela au travail. Et évidemment il y a cette idée de la rémunération. Pour certains il y aussi une forme de rémunération perverse qui est le viol. Parce qu’on se sert aussi sur la personne, donc on viole. Ce qui est aussi certain, c’est qu’ils vivent cela comme quelque chose de total. Dans une guerre, on ne vit jamais ça comme quelque chose qui va être total. On pense toujours à ce qu’on a perdu, aux risques qui se présentent. Là, il n’y a plus aucun risque, ils vivent ça sans risque. Cela veut dire qu’il n’y a non seulement aucun risque physique, puisque l’autre est tellement animalisé que l’on va le tuer comme on tue du bétail. Et l’impunité est totale. Tout est total. La tuerie doit être totale et l’impunité est totale. Donc, plus vite on aura terminé, et mieux on se portera.

 

Comptez-vous retourner au Rwanda dans un avenir proche et poursuivre votre enquête ?

 

Je vais répondre dans le désordre. Quand j’ai fait ces trois livres, je n’avais pas pensé en faire trois, mais un seul. J’en ai fait un deuxième, puis un troisième, pour des raisons qui ont à voir avec le sujet même, donc le génocide tutsi, ce village, mais aussi ma propre personne qui devient un peu obsédée par cette histoire. Une obsession, ça implique une permanence, et donc je continue de retourner là-bas. Est-ce que j’ai l’idée d’un quatrième livre ? Non. Et je n’avais pas l’idée d’un deuxième non plus, donc je ne peux pas prédire l’avenir. Ce qui est sûr, c’est que je ne veux pas que s’arrête cette histoire parce que le troisième vient d’être publié. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Je suis un petit peu obsédé, très préoccupé, un petit peu perturbé. Je vais continuer d’ y aller. J’y vais la semaine prochaine, je retourne là-bas. Et je vais toujours dans le même village et j’irai encore très longtemps. Un génocide ne finit jamais.


Troisième partie de notre entretien avec Jean Hatzfeld. Son dernier ouvrage, La stratégie des antilopes (Seuil, 2007), ultime volet de sa trilogie sur le Rwanda, a obtenu le prix Médicis en 2007. Il revient ici sur la question du pardon après le génocide rwandais (près d’un million de morts), sur les mécanismes concrets de l’extermination, sur ses conditions de possibilité et évoque l’avenir…

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  1. aliloui le 20 janvier 2009 à 14 h 38 min

    Malheureusement, il ne faut pas rappeler cela qu’à la Turquie. Mais aussi à la France. La France a bien commis un génocide en Algérie. Plus d’1000 000 d’Algériens tués par la France qui avait pour but de faire place nette ( c’est à dire qu’il ne fallait plus d’algériens sur leur terre).