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Les responsables politiques français considèrent désormais l'évaluation de la recherche comme la panacée, la ministre Valérie Pécresse en "faisant la première condition de l'excellence". Pourtant de nombreux chercheurs connaissent ses effets pervers et savent que la prétendue excellence peut être un piège.
Au titre de chercheur international d'origine italienne, je voudrais apporter quelques éléments de réflexion sur le débat actuel au sujet de l’évaluation de la recherche, que la Ministre Valérie Pécresse (discours du 21 Mars 2008) qualifie de "première condition de l'excellence. Sans évaluation, il n'est en effet pas de progression possible, faute de savoir à quel niveau l'on se situe et quelles avancées l'on peut encore accomplir le mouvement général de réformes que je conduis vise à davantage de simplification, d'évaluation indépendante et internationale, de contractualisation ".
"Evaluer l'évaluation"
Pendant plusieurs années, voire décennies, la recherche sociale sur et dans les entreprises a connu une diffusion de l’évaluation de la productivité scientifique et de la didactique à travers des critères soi-disant reconnus internationalement - généralement, d’origine anglo-saxonne. Elle peut donc constituer un bon terrain pour "évaluer l’évaluation", c'est-à-dire, arriver à un compte-rendu des effets positifs et négatifs de l’institutionnalisation de ces pratiques.
Spécifiquement, l’évaluation de la productivité scientifique dans les disciplines d’entreprise est de plus en plus fondée sur la quantification des publications dans des listes de revues internationales (le chercheur est évalué sur le nombre d’articles publiés), ce qui contribue à l’avancement de son école sur les classements internationaux. Encore une quantification, fondée sur des critères de légitimité externes, auprès de la presse d’affaire spécialisée (Business Week, Financial Times, etc.).
Ce sont ces sujets qui déterminent (entre autres) les critères et le classement d’une école de business, sa position dans le marché de l’éducation, les fonds disponibles, et, enfin, qui poussent les chercheurs vers un modèle de recherche où la productivité règne sur la pertinence : la recherche prévaut sur l’enseignement, au point d' externaliser de plus en plus les fonctions d’enseignement à des vacataires et celles d’administration des universités à des manageurs professionnels, comme le montrent habilement Cary Nelson et Steven Watts dans le volume Academic Keywords : A Devil’s Dictionary of Higher Education (Routledge, 1999). L’académie cesse d’être un milieu problématique, pour se concentrer sur la seule reproduction des ses institutions et, au plus, sur les relations de pouvoir existantes dans la société.
Le mariage entreprise / Université : les règles de la première ne sont pas celles de la seconde
Dans ce cadre, l’évaluation constitue la pointe d’un plus général processus de changement de contexte - l’académique - de plus en plus ouvert à la globalisation et, paradoxalement, de moins en moins capable d’offrir des clés d’interprétation valides pour les défis et les contradictions de la société actuelle. Si l’enjeu, comme le dit Mme Pécrésse, est de "concentrer ses efforts de recherche sur certains sujets, particulièrement cruciaux pour notre avenir : je pense à l'exigence nouvelle de développement durable ou à la lutte contre les changements climatiques ", plusieurs éléments font douter que ce soit à travers la mise en place "d’une évaluation sans faille des données d'évaluation plus indépendantes, plus rigoureuses et plus homogènes" que cela puisse arriver.
De la perspective des évolutions de la recherche en management de ces dernières années, une évaluation rigoureuse et homogène ne peut que produire de la recherche de plus en plus rigoureuse, homogène, mais pas forcement en ligne avec les enjeux critiques de la société. Vue d’une perspective internationale, la recherche sociale appliqué à l’entreprise, poussée par plusieurs vecteurs de changement dont l’évaluation de la productivité scientifique à l’anglo-saxonne constitue un des piliers, risque de s’approcher de plus en plus d’un trou noir, d' un centre compacte et auto suffisant de gravitation d’où nulle lumière ne peut sortir pour éclairer non seulement les problématiques d’importance pour la société entière (le développement durable, la justice sur les lieux de travail, etc.), mais aussi celles, spécifiques à l’entreprise (l’efficacité, la créativité, la participation, la gouvernance, etc.).
L' hyper spécialisation éloigne le chercheur des problèmes de la société
Dans le milieu de la recherche internationale en management, l’ouverture à des "critères d’évaluation rigoureuse", comme le peer review (1), comporte plutôt une montée d’hyper-spécialisation, une fragmentation des domaines disciplinaires, des savoirs, et des langages de la recherche qui engendrent en conséquence une perte de prise sur les problématiques actuelles de la société - elles, toujours inter-disciplinaires. Le milieu européen, traditionnellement fondé sur une vaste hétérogénéité disciplinaire, est aujourd’hui (et depuis plusieurs années) fortement exposé à ces tensions, et risque de voir ses atouts traditionnels (le dialogue avec la société, la pluridisciplinarité, la responsabilité sociale du chercheur, etc.) disparaitre, voir s’engouffrer dans un combat d’arrière-garde de défense de l’existant face à des pressions à l’homogénéisation, l’homologation, et la banalisation des savoirs.
Face au défi du développement d’un langage commun, globale, de la recherche, la diffusion de l’évaluation risque de générer une homogénéisation vers le bas, la diffusion d’une lingua franca théorique et méthodologique détachée de ce qui se passe dans les entreprises et la société. L’excellence peut être aussi un piège.
(1) Comité de lecture
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auteur: Angelo Fanelli en savoir plus sur l'auteur |
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