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Politique
La France de Sarkozy vue par Badiou
En tentant de décrypter le sentiment de malaise qui a suivi l'élection de Sarkozy, le philosophe Alain Badiou, dans De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007) propose de ne considérer celui-ci que comme un symptôme d'une France déprimée, peureuse et réactionnaire.
En tentant de décrypter le sentiment de malaise qui a suivi l'élection de Sarkozy, le philosophe Alain Badiou, dans De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007) propose de ne considérer celui-ci que comme un symptôme. Cette élection ratifie et prolonge, selon lui, la déprime ambiante et s’inscrit dans le pétainisme profond qui serait le "transcendantal" de la France.
Pétain et Sarkozy ne sont que des noms pour désigner une peur
Sans les assimiler l'un à l'autre, Badiou pense que le triomphe de Sarkozy n'est que la part émergée et actualisée d'une disposition globale collective: c'est dans une subjectivité de masse désorientée que le sarkozisme trouve ses racines inconscientes. Pétain et Sarkozy partagent un esprit commun ; car le pétainisme désigne une situation où capitulation et servilité se présentent comme des inventions, alors qu'elles ne sont qu’obéissance sans réserves aux exigences des puissants, où la rupture est en fait une courbette, et où la réforme cache une capitulation. La similitude se trouve aussi dans la même utilisation du thème de la décadence et du redressement nécessaire, dans les louanges infinies du mérite, dans le renforcement des formes de répression, dans le refus viscéral d'un événement absolument négatif (le Front populaire devient le Mai 68) et enfin dans la revendication d'un certain radicalisme sans-gêne.
La France est donc pétrifiée par deux peurs : la peur essentielle des dominants, qui n'est autre que la crainte de voir leurs privilèges menacés et une seconde peur, provoquée par la première, la peur de la peur donc (celle des socialistes), dont la fausse opposition jouerait aussi sur les affects, sans proposer une véritable alternative. Or, ceux qui ont peur de ce qui se passe à l'intérieur du pays seront tentés, pour parer à cette peur, d'accepter des contraintes, des ségrégations ou des persécutions nouvelles.
Badiou veut tenir à tout prix un "point absolument hétérogène au pétainisme"
Face à cette situation particulièrement déprimante, Alain Badiou défend la liberté individuelle et collective de tenir des points de vue permettant de sortir de cette logique et d'éloigner le spectre de l'impuissance en affirmant une position, en faisant acte de résistance. Contre l'attisement des peurs de tout (des étrangers, des jeunes de banlieue, des ouvriers, de l'Europe, de l'affaiblissement de la place jadis occupée par la France), il appelle au courage et à l'alliance de ceux qui refusent d'être immergés dans la dépression et la peur. Il propose plusieurs points de base, des principes pour contrecarrer cette ambiance morose insoutenable. Il faudrait alors, selon Badiou, tenir coûte que coûte le principe d'égalité avec les ouvriers étrangers, vivre l'art comme création et non pas comme consommation, soutenir la gratuité de la science, défendre et redéfinir l'amour au-delà de tout contrat social, mais aussi au-delà de tout désir illimité narcissique. Il faudrait aussi militer pour l'accès aux soins sans aucune condition, ou encore se refuser la lecture de certains journaux appartenant à de riches hommes d'affaires. Le courage dont parle Alain Badiou n'est pas celui, spontané et irréfléchi, d'un seul instant ni le courage nostalgique, inutile, mais un courage de puissance et de vertu se manifestant dans des pratiques et visant la novation. C'est pourquoi, aujourd'hui, le courage fondamental serait de tenir à tout prix "un point absolument hétérogène au pétainisme".
Pour lui, l'hypothèse communiste est l'appui irréductible de cette résistance à l'esprit empesté du temps
Elle est la bonne et surtout la seule bonne hypothèse. C'est elle ou l'économie du marché et la démocratie parlementaire fondée sur le scrutin, opération entièrement dénuée de sens, opérette que Badiou exècre aussi bien que l'Etat bourgeois. Il ne s'agit pas de défendre un parti communiste mais une idée: l'hypothèse qu'un Autre (en l'occurrence un autre principe d'organisation collective) est praticable. Cette Hypothèse se fonde sur la possibilité qu’une société se délivre de la seule règle des intérêts individuels. Faire le deuil d'une telle probabilité signifierait que la société humaine ne serait plus qu'une collection d'individus poursuivant leurs intérêts; dans ce cas-là, il est certain "que le philosophe peut et doit abandonner la bête humaine à ce triste destin". Badiou décrit l'histoire de l'hypothèse communiste: il distingue entre une phase d'installation (de 1792 à 1871, fin de la Commune de Paris), une période de réalisation (de 1917 à la fin des années 70), et celle d'aujourd'hui, période qu'il appelle "intervallaire". Dans tous les cas il s'agit, à l'heure actuelle, de faire exister à tout prix le parti de l'émancipation face à la déprime générale, que celle-ci soit évidente ou cachée.
L'essai-pamphlet de Badiou souffre en partie de son style et de quelques hyperboles douteuses
Extrêmement pertinent quand à son diagnostic, l'essai-pamphlet de Badiou souffre en partie de son style : ni le ton souverain et méprisant de certaines attaques contre Sarkozy ou Ségolène Royal, ni le ton incantatoire des passages sur le communisme n'avantagent l'argumentation. Son développement, puissant quant à la description de la peur et de ses symptômes, débouche sur un appel, non dénué d'angélisme, en faveur de "l'endurance dans l'impossible". On pourrait aussi formuler plusieurs doutes concernant quelques hyperboles, telle "la terreur démocratique", la présentation du communisme comme une simple idée pure à fonction régulatrice et paradigmatique, et non pas un programme concret, ou encore l'interprétation que Badiou propose de l'amour comme "dissolution de l'individu".
De l'hypothèse communiste, on aurait aussi des raisons bien fondées d'avoir peur
Par moment, il semble enclin à tomber lui-même dans l'affect qu'il condamne, en particulier en ne cachant ni sa détestation des millionnaires trop puissants ni sa tendre solidarité avec "nos amis" ouvriers africains. Enfin, en ce qui concerne l'hypothèse communiste, on pourrait se demander si Badiou a véritablement pesé tout le poids des échecs de la "période de réalisation" du communisme avant de la proposer comme la seule bonne pour l'avenir, car de cette hypothèse aussi, on aurait des raisons bien fondées d’avoir peur.
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auteur: Emmanuel Guérin en savoir plus sur l'auteur |
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