Politique


les deux sophismes de la recherche
Flickr (Marc Monticelli)

Les deux sophismes de la recherche française

La volonté actuelle d'homogénéisation de la recherche française provoque une compétition stérile entre laboratoires : la quantité des productions l'emporte sur la qualité. Si une entreprise agro-alimentaire est de fait soumise aux règles du marché, une unité de recherche en sciences humaines ne doit pas l'être !

Dans le champ de ce qu'on appelle "sciences humaines" (celles qui ne sont pas "dures"), la situation devient chaque jour plus invivable. Des nouvelles normes, dites "internationales", on ne se demande ni si elles sont vraiment internationales, ni si, à supposer qu’elles le soient, ce peut être une raison suffisante pour les adopter mécaniquement. Mais, quelles que soient les réponses que l’on accorde à ces questions, nous rencontrons deux sophismes majeurs.

 

Les sciences humaines ne sont pas des sciences dures !

 

D’abord celui de l’homogénéité scientifique. Sciences de la nature et sciences humaines étant toutes des "sciences", elles doivent mettre en œuvre les mêmes procédés — d’où plusieurs aberrations patentes. Avant tout, le travail sera collectif ; il semblerait évident que l’auteur d’un ouvrage sur Corneille destiné à servir durablement de référence a besoin de calme pour travailler chez lui — mais justement il doit se rattacher à un laboratoire, comme si ce nom magique transformait ipso facto des chercheurs littéraires en spécialistes de biologie végétale ! Au reste, notre universitaire n’est plus censé écrire des livres : l’unité de production, c’est maintenant l’article — puisqu’un physicien n’écrit pas de livres, il n’en écrira pas non plus et d’ailleurs, ça tombe bien, il ne peut plus en écrire, cela supposant une continuité de recherche à laquelle il ne peut plus qu’aspirer avec la nostalgie d'un dinosaure. Ajoutons que ces articles sur Horace ou Polyeucte, il devra les publier en anglais et si l’anglais basique des chimistes ou des physiciens s’avère inconciliable avec le travail d’écriture requis par la recherche littéraire, qui s’en soucie ? Ajoutons aussi que ces mêmes articles devront être utiles comme toute recherche "scientifique" ; sans doute, les savants savent-ils fort bien que la recherche fondamentale se développe indépendamment des applications qui s’avèrent après coup en résulter, mais c’est tant pis pour eux !

 

Enfin, bien qu’il n’ait guère de besoins financiers, notre homme devra, pour convaincre de son existence institutionnelle ceux qui ne lisent pas, remplir un gros dossier et obtenir une subvention tout à fait disproportionnée qu’il s’efforcera d’investir en des entreprises dont le principal réquisit est qu’elles soient le plus coûteuses possibles (par exemple les "congrès internationaux") : si elles le sont, c’est bien qu’elles sont comparables à ce qui se fait dans le champ des sciences expérimentales.

 

Les règles du libéralisme économique ne sont pas celles de la recherche !

 

Et voici le second sophisme, celui de l’homogénéité compétitive: le chercheur doit maintenant se montrer performant et le "néo-libéralisme" aligne le fabricant de yaourts avec le chercheur. Or là où domine la concurrence, là aussi règne une homogénéité telle que les écarts deviennent d’infimes différences perceptibles au seul consommateur averti. Plus les chercheurs seront donc "compétitifs", plus ils écriront donc, dans la même langue, les mêmes articles, sur les mêmes objets, dans les mêmes revues. Un instant de réflexion devrait suffire à convaincre que la meilleure façon d’impressionner nos rivaux potentiels, c’est au contraire d’écrire de "bons" livres selon des normes qui ne sont pas nécessairement les leurs: qu’auraient donc été Braudel, Foucault ou Bourdieu s’ils avaient dû se soucier d’être "compétitifs" ?  Précisément, ils ne l’auraient pas été du tout !

 

Et ce qui vaut pour les individus vaut pour les équipes de recherche : compétitivité oblige, il leur faut "fusionner" afin de devenir les plus grosses possibles. Ainsi contraindra-t-on au regroupement des spécialistes de Dante avec des spécialistes des Lumières ou des politologues férus de sondages avec des historiens du mercantilisme : du moment qu’ils forment de grosses unités, que demander de plus ? Tout de même pas que les chercheurs ainsi contraints à une promiscuité fort conflictuelle travaillent de fait ensemble !

 

La quantité ne doit pas primer sur la qualité 

 

Une entreprise agro-alimentaire est de fait soumise aux règles du marché, une unité de recherche en sciences humaines ne l’est pas

La sottise a sa conséquence comme elle a, hélas, ses conséquences. Une entreprise agro-alimentaire est de fait soumise aux règles du marché, une unité de recherche en sciences humaines ne l’est pas. Il faudra donc évaluer les performances de la seconde par des instances bureaucratiques où siégeront, à titres d’"experts", des chercheurs qui, pendant ce temps, ne chercheront pas, de même que les expertisés, pendant le temps où ils se seront efforcés péniblement de "valoriser" leurs travaux dans de fort artificieux rapports, n’auront pas cherché non plus.

 

Qu’évaluera-t-on ? Puisqu’il faut aller vite et que nous sommes dans l’ordre des petites différences, ce seront des quantités. Le bon chercheur aura beaucoup "produit", c’est-à-dire qu’il aura su publier le même article avec plusieurs titres différents, prononcer la même conférence en plusieurs lieux différents (si possible à l’étranger car elle était alors certainement excellente), animer des activités collectives ; dépenser beaucoup d’argent. Ajoutons que les règlements de compte iront bon train puisqu'évaluateurs et évalués appartiennent à une petite communauté où les placards ne manquent pas de cadavres… Et sera de même qualifiée comme bonne unité de recherche celle qui inclura beaucoup de membres dont la somme des publications  excédera celle de ses rivales et où l’on discernera les traces de travaux collectifs (et coûteux) qui prouveront que l’on a bien affaire à un "laboratoire". Bref : ne cherchez plus ; soyez visibles !

 

Cette évaluation est donc désastreuse

 

Elle est d’abord contre-productive et les chercheurs français d’aujourd’hui ne cherchent certainement pas mieux que leurs prédécesseurs des années 60 bien qu’ils soient sans cesse sommés de rendre des comptes. Elle est ensuite aliénante car elle conduit les individus à vivre leurs rapports comme des rapports de compétition, avec l’atmosphère détestable que cela contribue à installer (s’ils réclament eux-mêmes cette évaluation, cela s’appelle la servitude volontaire). Elle est encore schizogène car ce tribunal bureaucratique est à chaque instant contredit par le jugement officieux que portent les pairs dans les couloirs sur celui dont chacun sait (car chacun le sait) que la médiocrité de ses productions est souvent proportionnelle à leur nombre. Enfin, elle est idéologique car des chercheurs dont les disciplines sont en réalité hétérogènes et dont l’activité est ainsi à la fois morcelée et uniformisée sont des chercheurs mis au pas. 

 

S'il faut réformer, que ce soit plutôt au nom du principe suivant: au lieu de nous contraindre à d'humiliantes agitations, faites-nous un peu confiance !

auteur: Bertrand Binoche
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