Tom by Tom

Personne d’autre que Tom Ford ne pouvait signer A Single Man. Pour qui a suivi le styliste chez Gucci ou Yves St Laurent, pour qui a regardé et écouté l’homme, dans les coulisses des défilés, en interview, chez lui, son premier film porte sa griffe de la première à la dernière image. On attendait beaucoup de ce cas d’école : un fashion designer passant à la réalisation, du jamais vu. Allons alors à l’essentiel.
A Single Man est un des films les plus sensuels de ces dix dernières années
Romantique aussi, où l’histoire d’amour est tout le sujet du film, son nœud, son épicentre, sa tourmente. A Single Man donc, titre liminaire, où la journée d’un amant hanté par la perte de l’homme qu’il aimait, mort tragiquement dans un accident de voiture (plan d’ouverture, à la beauté froide et bouleversante). Vingt-quatre heures où il a programmé méthodiquement son suicide, sans prévoir que des rencontres (un de ses étudiants aux airs d’adonis, un bel inconnu hispanique, une amie) vont bouleverser ses plans. Lui c’est Colin Firth, prof de lettre et homme blessé, habitant de tout son corps le souvenir de cette disparition, l’empreinte d’un amour inaltérable, absolu, brisé. Les gestes de l’acteur, son allure, ses postures, son jeu, évoquent parfois de façon troublante ceux de Ford, dont le regard et l’influence se déploient dans les moindres interstices du film.
Film d’homme amoureux des hommes, A Single Man est d’abord un chef d’œuvre apollinien
Autrement dit un film des surfaces, érotique, où les images vibrent dans chaque contour, matière, couleur ou lumière. Les corps aussi, et surtout les visages : fragmentations, gros plans sur un regard, un œil, une trace de maquillage, un geste, Ford sculpte et découpe sans cesse. Il ressuscite ainsi une forme de glamour, total, poussé jusqu’à l’excès mais sublime parce que justement porté à un point d’incandescence où les clichés se renversent. Lorsqu’une étudiante au look très Bardot sixties fume, lascive, durant un cours de Colin Firth, Ford film ses lèvres et les volutes de fumée s’en échappant comme on mettrait un coup de gloss sur l’écran.
Et ainsi sur la durée, le cinéaste styliste ne cessant de ciseler ce nouveau matériau, en jouant des variations de vitesse, des ralentis, du découpage, des cristallisations, des ruptures et continuités. Les images se figent puis parfois accélèrent (sublime scène de rencontre avec un clone de James Dean toute en double mouvement et à la fois ici, ailleurs, avec et par-delà les stéréotypes) ; le rythme, envoûtant, allant jusqu’à s’emparer d’un simple dialogue en champ contre-champ pour le charger d’une puissante tension érotique (la vertigineuse scène de séduction discrète et à la fois ouverte avec l’étudiant à la sortie du cours puis sur le parking). Ford ne se borne pas à enchaîner les plans de revue sur papier glacé, il ne fige pas son cinéma pourtant obsédé par la forme, il l’habite, l’incarne, en l’irriguant d’une intense beauté sentimentale et mélancolique.
Ce film est un drame d’esthète
Il est obsédé par la beauté, dont il fait aussi son sujet et leitmotiv : acteurs, actrices, décors, accessoires, chromos, chaque détail est d’un goût et d’une élégance rares, sans compromis, et surtout sert à alimenter une vision. Tout y est donc d’une perfection quasi absolue, à un ou deux détails près (les belles variations de lumière sur le visage de Colin Firth illustrant son for intérieur, hélas trop systématisées). Mais c’est peu comme faiblesses pour une première oeuvre. Ford maîtrise tout, la mise en scène, ne cessant d’épouser la trajectoire émotionnelle de son beau personnage fragilisé ; comme ce récit qui, ponctué de flash-back avec l’amant perdu, permet en quelques scènes tranchantes et prégnantes, de marquer définitivement sa présence/absence au sein du film.
Mélodie romantique sur fond de paysage sixties (on est en pleine crise de Cuba), A Single Man évoque aussi parfois Sirk (le rondo tragique du récit, la frontière avec le mélo de suburb, Julianne Moore en épouse abandonnée) et une constellation d’auteurs qui iraient de Wong Kar-Wai (même volonté d’alchimie sentimentale des images), Johnnie To (quelque chose d’un même glamour d’époque retrouvé dans Sparrow) ou encore Bill Viola (les plans sous l’eau). Mais inutile peut-être de chercher ailleurs, A Single Man est signé Tom Ford. C’est sa déclaration d’amour, à son image ; un film dont la rigueur, la précision, une certaine tenue, un peu maniaque, jusqu’au-boutiste, post maniériste, dessine un cinéma d’une sensualité à la grâce intense, presque pudique, où le réenchantement naît d’un alliage de feu entre l’être et ses apparences.
Pour son premier film, Tom Ford signe avec A Single Man une œuvre à son image. Un drame d’esthète sophistiqué, stylisé mais sublime, bouleversant, hyper sentimental et obsédé par la forme.
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